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Les yeux dans la soupe

Vendredi 13 avril 2007

Alice Ferney n’est pas chanceuse. Alors qu’on lui promettait déjà le Goncourt en 2000 pour La conversation amoureuse – un très grand succès auprès de la critique et du public, puis en 2003 pour Dans la guerre, l’un des rares textes de fiction à aborder le sujet des tranchées de la Première Guerre mondiale, son plus récent roman, Les autres, est carrément tombé dans l’oubli, peu après sa parution.

Peut-être est-ce parce qu’il est arrivé trop tard sur les tablettes des librairies, en novembre, une période suicidaire pour la sortie de livres français dans une rentrée littéraire déjà surchargée, ou alors à son sujet plutôt banal, enfin bref, le fait est qu’Alice Ferney n’a pas eu toute l’attention qu’elle méritait.

Et pourtant… Les autres est un roman extrêmement intéressant, qui, à défaut de briller par son fond (un thème surexploité), éblouit par sa forme. Une réunion de famille pour l’anniversaire du fils cadet devient le prétexte d’une sorte de thérapie de groupe, où toutes les vérités, même les plus sombres, refont surface.

Divisé en trois parties, le roman d’Alice Ferney joue sur les silences et les non-dits, sur les morcellements d’identités d’êtres réduits en miettes, qui se taisent pour moins souffrir, pour éviter d’exposer leurs plaies au grand jour.

Avec comme ton pour Les autres une certaine noirceur, un désespoir glacé qui n’empêche pourtant pas le jour de pénétrer l’obscurité, comme s’il y avait, au-delà de la souffrance, l’ombre d’un compromis avec la nature.

Écrit avec la poésie douloureuse d’une Virginia Woolf donnant sous forme de monologues intérieurs une voix à ses personnages, associé à une froide analyse d’une société engluée par ses mensonges, Les autres, s’il ne révolutionne pas la forme littéraire, a le mérite de nous interroger sur la nature humaine, si instable lors des repas familiaux…

Les autres, d’Alice Ferney, chez Actes Sud.

Marilyn sur le fauteuil

Vendredi 23 février 2007

Il y a-t-il quelque chose qui restait à être dit, dévoilé, au sujet de Marilyn Monroe? L’automne dernier, Michel Schneider publiait Marilyn dernières séances, l’un des livres les plus stupéfiants et audacieux de l’année, lauréat du Prix Interallié en France, dans une lignée similaire à celle empruntée par Joyce Carol Oates et son monumental Blonde, il y a de cela quelques années, et où la fiction se proposait de remédier au flou artistique planant autour du mythe.

Le roman de Michel Schneider retrace, sous forme de courts flashs-back, ciselés et brefs, la relation entre Marilyn Monroe et son dernier psychanalyste, Ralph Greenson. Au rythme d’un tournage sur le plateau des Désaxés, quelques heures avant de s’envoler sur Madison Square Garden chanter «Happy Birthday, Mr. President», et jusqu’à sa toute dernière nuit, on suit le parcours chaotique de cette jeune femme instable, bombe sexuelle en public, insurmontable angoissée en quête d’amour et surtout maniaco-dépressive en privé.

«[Greenson] définissait un type de malades qu’il appelait les “patients écran”, ceux qui par leurs défenses font écran au désir. Ils projettent une faim écran ou une sentimentalité écran par exemple. Ils manifestent une identité écran. Pour eux, se montrer et être vus constitue une expérience excitante ou effrayante, le plus souvent l’un et l’autre.»

«En langage ordinaire, écran veut dire filtrage, cache, masque, camouflage. En langage psychanalytique, cela désigne seulement l’activité de recouvrir la peine d’exister par une image de soi vivable. Non pas fausse, précisait-il, l’image que ces personnes projettent est vraie, mais elle les protège contre une autre vérité d’eux-mêmes, insoutenable. »

Malaise dans la civilisation

Pas de style littéraire particulier: l’écriture est concise, d’une précision chirurgicale. Ça fait penser à un procès-verbal, ou alors à un scénario — un scénario de film américain, où Marilyn tiendrait le rôle principal.

Mais là où Schneider réussit un véritable tour de force littéraire, c’est en amalgamant différents témoignages, extraits de cahiers, de carnets, de notes et de journaux, pour en faire des dialogues exacts, copiés intégralement ou presque, afin d’en arriver, au bout du compte, à commettre une éblouissante et remarquable fiction.

Alors qu’aucun autre roman n’avait jamais réussi à rendre une Marilyn totalement crédible, celle de Schneider l’est, puisqu’elle est fausse, faite à la manière d’un collage où seraient assemblées des bribes de multiples existences, d’identités troubles et de toutes ces images projetées par une Marilyn dopée aux médicaments et conditionnée par le besoin d’aimer, éperdument, pour ne pas être seule.

Parce que Marilyn dernières séances n’est, au fond, qu’une pâle tentative de reconstitution des faits, afin de rendre plus humaine cette icône intouchable qu’Hollywood a érigé au rang de martyr.

«Sur un carnet, elle avait recopié une phrase de Freud tirée de Malaise dans la civilisation: “Jamais nous ne sommes davantage privés de protection contre la souffrance que lorsque nous aimons, jamais nous ne sommes davantage dans le malheur que lorsque nous avons perdu l’objet aimé ou son amour”. Elle avait ajouté en marge: “Aimer, c’est donner à quelqu’un le pouvoir de vous tuer”.»

C’est sans doute ce qui l’aura tuée. Marilyn Monroe, jusqu’au bout, jouait un rôle: face à la caméra d’un John Huston ou d’un George Cukor, mais aussi face à son psychanalyste, à ses amants, à ses plus proches amis. Sa propre vie n’était qu’un rôle.

Et à défaut de mieux connaître celle qui s’est, dit-on, enlevé la vie dans la nuit du 4 au 5 août 1962, sa magnifique et ultime présence dans Marilyn dernières séances est d’un inquiétant réalisme.

Marilyn dernières séances, de Michel Schneider, chez Grasset.

Spécial FNC - Pedro Almodóvar: la passion et la mort

Vendredi 27 octobre 2006

Il est étrange de constater à quel point on se sent en terrain connu, lorsqu’on se trouve en Espagne, après avoir vu un film de Pedro Almodóvar. L’aspect vieillot, usé à la corde, les tentatives maladroites de restituer un peu de beauté au milieu de la laideur générale. Les façades des bâtiments rongées par les graffitis et les clichés immondes, surannés, soulignant les quelques passages dans le temps de stars espagnoles au déclin.

Le malaise d’une sexualité perverse exposée au regard de tous, partout, les vibrateurs qui s’étalent dans les dépanneurs, les affiches s’efforçant de déployer publiquement et sans la moindre pudeur les traditionnelles scènes de sado-masochisme entre hommes, la lingerie féminine, les porte-jarretelles et les icônes défraîchies de pin up américaines, etc. Vous voyez tout ça, à Madrid ou à Barcelone, et vous vous dites, voilà: c’est exactement comme dans un film d’Almodóvar.

L’homme kitsch

Les films de Pedro Almodóvar se résument en un seul mot, comme un écho amplifié, dans chacune de ses réalisations: kitsch. Milan Kundera disait: «Le besoin du kitsch de l’homme kitsch (Kitmensch), c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue».

Il semble en effet que tous les personnages de Pedro Almodóvar se contemplent avec bonheur et semblent accepter, sinon aimer désespérément leur condition fanée. Une condition qui, la plupart du temps, frôle le pathétique, flirte avec le désespoir. Il suffit de regarder cette présentatrice de nouvelles de Talons aiguilles annoncer en direct qu’elle a tué son mari, ce couple forcé aux désirs compulsifs et délirants d’Attache-moi, ou l’égoïsme d’un frère prêt à tout pour obtenir de l’argent, dans La Mauvaise Éducation, pour le constater.

Étrangement, aucun d’entre eux ne semble véritablement malheureux; tout au plus, ils éprouvent une indifférence notoire, ou vont jusqu’à commettre des actions irréparables pour combler leur soif d’existence. Il est troublant, pour le spectateur, d’assister à des scènes de meurtre ou de viol, commis de sang-froid par des gens somme toute normaux, ressemblant à vous et moi. C’est peut-être d’ailleurs ce qui dérange autant chez Almodóvar, cette folie si proche de l’ordinaire, si proche de la nôtre.

Second Almodóvar, seconde Espagne

Il existe également un second Pedro Almodóvar. Cet autre, c’est en fait une femme. Une femme sensible. Une femme violente. Une femme qui lutte, parce que rien n’est possible. Une femme en proie à des désirs ambigus, ceux de faire l’amour, ceux de mourir. Une femme sombre et lumineuse. Une femme kitsch.

Cette femme, c’est la figure maternelle de Tout sur ma mère, c’est une revenante dans une pièce de Pina Bausch, au début de Parle avec elle, qui fait pleurer les hommes, c’est une femme de ménage qui explose sous prétexte qu’elle n’a plus les médicaments sur lesquels repose sa vie entière, dans Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça?

Volver repose essentiellement sur ces deux thèmes. Raimunda habite Madrid avec son compagnon lourd et inutile et sa jeune adolescente de fille, stéréotypée, bourrée aux minutes de son téléphone cellulaire et aux petites tenues pour exciter les garçons de son âge. Malgré ses tâches chargées et sa vie mouvementée, elle prend encore le temps d’aller voir la tante Paula, seule rescapée d’un passé familial trouble, avec sa soeur Sole, leurs parents étant morts dans un incendie trois ans auparavant.

Mais la mort de la tante Paula et la tentative d’abus du compagnon sur sa fille bouleverseront l’équilibre déjà fragile de Raimunda. L’apparition de la mère, revenue sur terre pour s’occuper de ses deux grandes filles, changera le ton et provoquera des révélations au sein de cette communauté de femmes.

Volver

Volver est un film lumineux, irradiant. Les deux thèmes d’Almodóvar s’y retrouvent ici mieux traduits que jamais; la présence de nombreuses femmes, toutes à la recherche d’un absolu inatteignable, rendent le dernier long métrage du réalisateur espagnol encore plus puissant. La distribution, sous l’égide de Penélope Cruz, que l’on retrouve avec plaisir après Tout sur ma mère (et quelques égarements américains entre-temps…), est composée essentiellement d’habituées, l’immense Carmen Saura, Lola Dueñas et Blanca Portillo, la jeune Yohana Cobo et Chus Lampreave.

Les six interprètes ont reçu un prix d’interprétation commun lors du dernier Festival de Cannes, alors qu’Almodóvar remportait lui-même un prix du scénario. Et la Palme d’or? C’est un nouveau rendez-vous manqué pour le réalisateur de Tout sur ma mère, dont le sublime Parle avec elle était l’occasion rêvée pour une Palme, à l’époque, mais qui ne fut pas présenté à Cannes pour on ne sait quelle raison.

Ligne de conduite funeste

Volver était le film parfait pour rattraper ce retard inexplicable, d’autant plus qu’il est étrange que Wong Kar-Wai ne s’y soit pas davantage senti proche, lui qui était président du jury en mai dernier.

La distinction entre les œuvres des deux réalisateurs est très mince: l’un en Chine, l’autre en Espagne, tentent de réutiliser les clichés et les défraîchissements locaux au profit d’une intemporalité et d’une universalité cinématographiques. Happy Together, In the Mood for Love et 2046 ressemblent étrangement, en ce sens, aux derniers Pedro Almodóvar, dans leur quête d’une beauté plastique avec du matériel usagé, d’occasion.

S’il n’atteint pas la grâce de Parle avec elle, et sans tomber dans la violente confrontation de Tout sur ma mère, Volver a le mérite de parler de tragique sans tomber dans le mélodrame, et de réussir, encore une fois, à nous éblouir. À l’opposé du kitsch et de la femme, la mort, qui plane sur l’ensemble du film, pourrait résumer entièrement l’oeuvre d’Almodóvar.

La cérémonie funéraire de la tante Paula est également très représentative de la culture espagnole, ces habits noirs que l’on revêt, le deuil qui passe à travers le chagrin et les larmes, les mythes entourant les esprits et les fables légendaires sur les malédictions familiales.

Plein de sensibilité et de délicatesse, d’ombre comme de lumière, Pedro Almodóvar nous offre une vraie décharge de lumière, comme pour faire table rase du malheur, et renaître. Revivre. Revenir.

Le grand cahier

Vendredi 6 octobre 2006

Décidément, parler d’amour est en vogue. Et s’il s’agit d’un amour impossible, c’est encore mieux. Amélie Nothomb, abonnée à la rentrée littéraire française, prolifique auteur de quatorze romans, en a fait le thème de son dernier cru de l’année, sobrement intitulé Journal d’Hirondelle, une plaquette d’un peu moins de cent cinquante pages.

Si Acide sulfurique en avait déçu plusieurs l’an dernier, la presse reste partagée par ce nouvel ouvrage, qui, sans accoter des pièces maîtresses de son répertoire (Stupeur et tremblements, Métaphysique des tubes), parvient tout de même à surpasser les quelques livres négligeables de sa bibliographie (Péplum, Robert des noms propres).

Le narrateur est un tueur à gages changeant de prénom lorsqu’il change d’identité, comme pour devenir quelqu’un d’autre, repartir à neuf. Suite à une relation affective désastreuse, il a un jour décidé de ne plus rien ressentir, de «tuer ses sensations», bref, de mourir de son vivant, sans éprouver ni mal, ni joie, ni tristesse, ni bonheur.

À l’exception d’une seule chose: le plaisir de tuer. Son métier fait raviver chez lui des sentiments troubles, sexuels et orgasmiques, tout comme la musique de Radiohead. Puis on lui confie un jour une mission particulière qui changera le cours de son existence, grâce à des mots, à un journal écrit par une jeune adolescente.

Histoire brève et fiévreuse d’une passion, d’un mystère et d’une obsession amoureuse, de la folie à la mort, Journal d’Hirondelle se termine en apothéose, après avoir été alourdi par quelques dizaines de pages au départ.

C’est ce qu’il y a de bien chez Amélie Nothomb: son rendez-vous annuel auquel elle nous convie est parfois ennuyant, parfois génial, mais très souvent improbable et c’est cette propension à la surprise et à l’inhabituel qui nous incitent, chaque année, à la retrouver avec curiosité pour voir jusqu’où elle est prête à aller.

Journal d’Hirondelle, d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2006.

Pour toujours, Duras

Vendredi 29 septembre 2006

J’ai découvert Marguerite Duras un dimanche après-midi pluvieux, quelques semaines seulement avant d’assister à la lecture d’un de ses textes, La Maladie de la Mort, à la Place-des-Arts, par nulle autre que l’une des plus grandes actrices françaises des dernières décennies, Fanny Ardant, égérie de François Truffaut et d’Alain Resnais.

Je tenais entre mes mains L’Amant. En l’espace d’une soirée, j’ai dévoré le livre en entier, parcouru chaque page avec une telle émotion et une telle intensité qu’il m’était presque impossible de décrire en mots ce que je ressentais. Et puis je me suis mis à parcourir rapidement le reste, les autres. À aller nerveusement à la Librairie Gallimard m’acheter Le Ravissement de Lol V. Stein, puis Un barrage contre le Pacifique, puis Moderato Cantabile, puis L’Amant de la Chine du Nord, jusqu’au minuscule C’est tout.

Duras. Deux syllabes qui résonnent et creusent un abîme de mots et de phrases, une syntaxe passée au hachoir, le poids de l’écriture. Elle nous a quitté voilà dix ans, mais son oeuvre n’a pas pris une ride.

Duras, la femme perdue et éperdue de littérature, de politique ou de cinéma, parlant de sa plume comme du moteur principal – j’irais jusqu’à dire unique – de son existence. Dans Écrire, elle pose un diagnostic clair sur sa condition: ou la mort, ou le livre.

De la publication des Impudents en pleine guerre mondiale, en passant par les dernières années marquées par la présence de son ami et compagnon, Yann Andréa, Marguerite Duras résiste. Les années passent, mais ses livres restent. «Écrire, dira-t-elle, c’était ça la seule chose qui peuplait ma vie et qui l’enchantait.»

Deux semaines plus tard, j’entre dans la Cinquième Salle de la Place-des-Arts pour assister à cette lecture, dans le cadre du Festival International de Littérature.

Le décor est complètement vide, hormis une pièce, à l’extrême gauche, éclairée d’une blancheur presque immaculée. Fanny Ardant s’impose sur scène. Elle est grande, immense, habillée de noir, le regard enflammé par ce texte qu’elle récite par coeur.

Elle fume. Elle boit, puis jette le verre de vin qu’elle tenait dans ses mains, il se brise en mille morceaux sur le sol. Elle tient un couteau. Elle raconte l’histoire de Yann Andréa et de Marguerite, ensemble dans une chambre, pris entre le désir de faire l’amour et celui de partir, de quitter, ou de mourir.

L’homme incapable d’aimer, cette troisième personne du singulier qui répond «jamais» lorsqu’elle demande s’il a un jour aimé, devra continuellement être hanté par cette maladie, la mort, qui progresse lentement en lui, l’habite. La conclusion de La Maladie de la Mort n’en est que plus poignante, déchirante et tragique: «Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il soit advenu.»

En complément de programme, je décide d’aller faire un tour à l’Usine C où se réunissent plusieurs artistes venus lui rendre un dernier hommage.

Des textes qui s’adressent directement à Duras, ponctués d’extraits, de documents et de témoignages. Les confidences d’une Fanny Ardant, d’une Laure Adler, d’un Dominique Noguez, d’une Paule Baillargeon ou d’un Robert Lalonde. Danielle Laurin a d’ailleurs eu la très bonne idée de recueillir tout cela pour en faire un livre, en même temps que paraît chez Varia un court récit qu’elle a écrit sur celle qui, dit-elle, a «sauvé sa vie en plein hiver».

Duras, l’impossible, un récit de Danielle Laurin, aux éditions Varia. Paraît également, chez le même éditeur, Lettres à Marguerite Duras, collectif réunissant de nombreux artistes et auteurs autour de l’écrivaine. Les livres de Marguerite Duras sont publiés chez Plon, Gallimard, aux Éditions P.O.L et de Minuit.

La rétrospective sur Marguerite Duras était présentée dans le cadre du 12e Festival International de Littérature qui avait lieu du 15 au 24 septembre.