Il est étrange de constater à quel point on se sent en terrain connu, lorsqu’on se trouve en Espagne, après avoir vu un film de Pedro Almodóvar. L’aspect vieillot, usé à la corde, les tentatives maladroites de restituer un peu de beauté au milieu de la laideur générale. Les façades des bâtiments rongées par les graffitis et les clichés immondes, surannés, soulignant les quelques passages dans le temps de stars espagnoles au déclin.
Le malaise d’une sexualité perverse exposée au regard de tous, partout, les vibrateurs qui s’étalent dans les dépanneurs, les affiches s’efforçant de déployer publiquement et sans la moindre pudeur les traditionnelles scènes de sado-masochisme entre hommes, la lingerie féminine, les porte-jarretelles et les icônes défraîchies de pin up américaines, etc. Vous voyez tout ça, à Madrid ou à Barcelone, et vous vous dites, voilà: c’est exactement comme dans un film d’Almodóvar.
L’homme kitsch
Les films de Pedro Almodóvar se résument en un seul mot, comme un écho amplifié, dans chacune de ses réalisations: kitsch. Milan Kundera disait: «Le besoin du kitsch de l’homme kitsch (Kitmensch), c’est le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue».
Il semble en effet que tous les personnages de Pedro Almodóvar se contemplent avec bonheur et semblent accepter, sinon aimer désespérément leur condition fanée. Une condition qui, la plupart du temps, frôle le pathétique, flirte avec le désespoir. Il suffit de regarder cette présentatrice de nouvelles de Talons aiguilles annoncer en direct qu’elle a tué son mari, ce couple forcé aux désirs compulsifs et délirants d’Attache-moi, ou l’égoïsme d’un frère prêt à tout pour obtenir de l’argent, dans La Mauvaise Éducation, pour le constater.
Étrangement, aucun d’entre eux ne semble véritablement malheureux; tout au plus, ils éprouvent une indifférence notoire, ou vont jusqu’à commettre des actions irréparables pour combler leur soif d’existence. Il est troublant, pour le spectateur, d’assister à des scènes de meurtre ou de viol, commis de sang-froid par des gens somme toute normaux, ressemblant à vous et moi. C’est peut-être d’ailleurs ce qui dérange autant chez Almodóvar, cette folie si proche de l’ordinaire, si proche de la nôtre.
Second Almodóvar, seconde Espagne
Il existe également un second Pedro Almodóvar. Cet autre, c’est en fait une femme. Une femme sensible. Une femme violente. Une femme qui lutte, parce que rien n’est possible. Une femme en proie à des désirs ambigus, ceux de faire l’amour, ceux de mourir. Une femme sombre et lumineuse. Une femme kitsch.
Cette femme, c’est la figure maternelle de Tout sur ma mère, c’est une revenante dans une pièce de Pina Bausch, au début de Parle avec elle, qui fait pleurer les hommes, c’est une femme de ménage qui explose sous prétexte qu’elle n’a plus les médicaments sur lesquels repose sa vie entière, dans Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça?
Volver repose essentiellement sur ces deux thèmes. Raimunda habite Madrid avec son compagnon lourd et inutile et sa jeune adolescente de fille, stéréotypée, bourrée aux minutes de son téléphone cellulaire et aux petites tenues pour exciter les garçons de son âge. Malgré ses tâches chargées et sa vie mouvementée, elle prend encore le temps d’aller voir la tante Paula, seule rescapée d’un passé familial trouble, avec sa soeur Sole, leurs parents étant morts dans un incendie trois ans auparavant.
Mais la mort de la tante Paula et la tentative d’abus du compagnon sur sa fille bouleverseront l’équilibre déjà fragile de Raimunda. L’apparition de la mère, revenue sur terre pour s’occuper de ses deux grandes filles, changera le ton et provoquera des révélations au sein de cette communauté de femmes.
Volver
Volver est un film lumineux, irradiant. Les deux thèmes d’Almodóvar s’y retrouvent ici mieux traduits que jamais; la présence de nombreuses femmes, toutes à la recherche d’un absolu inatteignable, rendent le dernier long métrage du réalisateur espagnol encore plus puissant. La distribution, sous l’égide de Penélope Cruz, que l’on retrouve avec plaisir après Tout sur ma mère (et quelques égarements américains entre-temps…), est composée essentiellement d’habituées, l’immense Carmen Saura, Lola Dueñas et Blanca Portillo, la jeune Yohana Cobo et Chus Lampreave.
Les six interprètes ont reçu un prix d’interprétation commun lors du dernier Festival de Cannes, alors qu’Almodóvar remportait lui-même un prix du scénario. Et la Palme d’or? C’est un nouveau rendez-vous manqué pour le réalisateur de Tout sur ma mère, dont le sublime Parle avec elle était l’occasion rêvée pour une Palme, à l’époque, mais qui ne fut pas présenté à Cannes pour on ne sait quelle raison.
Ligne de conduite funeste
Volver était le film parfait pour rattraper ce retard inexplicable, d’autant plus qu’il est étrange que Wong Kar-Wai ne s’y soit pas davantage senti proche, lui qui était président du jury en mai dernier.
La distinction entre les œuvres des deux réalisateurs est très mince: l’un en Chine, l’autre en Espagne, tentent de réutiliser les clichés et les défraîchissements locaux au profit d’une intemporalité et d’une universalité cinématographiques. Happy Together, In the Mood for Love et 2046 ressemblent étrangement, en ce sens, aux derniers Pedro Almodóvar, dans leur quête d’une beauté plastique avec du matériel usagé, d’occasion.
S’il n’atteint pas la grâce de Parle avec elle, et sans tomber dans la violente confrontation de Tout sur ma mère, Volver a le mérite de parler de tragique sans tomber dans le mélodrame, et de réussir, encore une fois, à nous éblouir. À l’opposé du kitsch et de la femme, la mort, qui plane sur l’ensemble du film, pourrait résumer entièrement l’oeuvre d’Almodóvar.
La cérémonie funéraire de la tante Paula est également très représentative de la culture espagnole, ces habits noirs que l’on revêt, le deuil qui passe à travers le chagrin et les larmes, les mythes entourant les esprits et les fables légendaires sur les malédictions familiales.
Plein de sensibilité et de délicatesse, d’ombre comme de lumière, Pedro Almodóvar nous offre une vraie décharge de lumière, comme pour faire table rase du malheur, et renaître. Revivre. Revenir.