Archive pour la catégorie 'La page 45'

L’art de la fugue

Vendredi 6 juin 2008

L’Art de la fugue, de Jean-Sébastien Bach, est souvent considérée comme une composition en forme d’exercice intellectuel axé sur le contrepoint, que Bach destinait à être admiré plutôt qu’à être joué. Celui-ci n’a par ailleurs jamais volontairement précisé pour quel instrument il avait composé l’Art de la fugue.

Guillaume Corbeil, lui, a épousé un peu ce modèle en rapportant des nouvelles aux multiples ellipses, dans lesquelles il semble se regarder écrire, le tout cependant avec une constance qui l’amuse et lui fait faire des prouesses. Comme Bach, il allonge ses phrases comme pour en réduire le style, faisant de tout exergue ou palpitation.

Toujours commencer par la fin

Naturellement, lorsqu’on ouvre le recueil de Guillaume Corbeil, on est porté à lire l’épilogue où il raconte la construction du bouquin, où il justifie son entreprise. Cet épilogue dont émane une envie, un mantra personnel de l’auteur, celui de maîtriser l’art de la fugue pour mieux lutter contre l’absurdité de la vie.

C’est ainsi qu’on entre dans ses récits, avec le désir de voir comment l’auteur comble son propre désir, avec le désir de voir comment l’auteur comble les désirs de ses personnages, qui s’emballent.

Écrire pour fuir, fuir pour écrire. L’art de la fugue, c’est un peu se trouver un milieu neutre pour écrire et ainsi mieux maîtriser la peur de l’absurde, nous expliquerait probablement Guillaume Corbeil dans un épilogue version 2.

Puisque la fugue elle-même est absurde, l’entreprise de Guillaume Corbeil, c’est autant se laisser aller à cette angoisse et de la raconter à travers différentes histoires, que de maîtriser cette fugue, de fermer la porte et de se mettre enfin à écrire.

À la page 45 du recueil, on retrouve un personnage qui veut s’acheter une corde pour se pendre. À la page précédente, il semble s’imaginer, dans un soubresaut d’esprit, que la caissière de la pharmacie veut faire sa vie avec lui. Aller au bout du monde avec lui, rien que ça. Mais il ne peut pas, il doit aller mourir. C’est aussi bête que ça. Et c’est aussi valable pour la caissière de la quincaillerie dont le coeur, elle aussi, s’emballe.

Heureusement, contrairement à Bach, L’art de la fugue pour Guillaume Corbeil est loin d’être une oeuvre testamentaire. Sinon un bouquin dont l’histoire triste finit bien, et dont il ne reste plus qu’à trouver comment elle commençait.

L’art de la fugue, Guillaume Corbeil, éditions L’instant même, 2008.

Vu d’ici

Vendredi 4 avril 2008

Nos jeunesses boostées à la culture télévisuelle nous ont-elles familiarisés avec les états de dépendance et de psychose propres à tout bons toxicomanes? Le jeune écrivain et poète Mathieu Arsenault semble lui y avoir goûté, et avoir touché le fond.

Bernard Derome, L’épicerie en folie, Francis Reddy, La poules aux oeufs d’or, des images de meurtres, des poursuites policières, Le banquier, Les Cités d’or, Le combat des clips, Loft Story, Janette, Céline… Pour Mathieu Arsenault, les référents culturels s’additionnent comme autant de variété de repas à base de poulet frit sur un menu de fast-food de banlieue.

Son recueil Vu d’ici, publié début 2008, illustre une certaine désillusion de la jeunesse qui tente tant bien que mal de se trouver des modèles identitaires, coincée entre des médias tout puissants dans l’univers symbolique québécois qui, d’un extrême à l’autre, du sensationnalisme pur à ses émissions de variété les plus indigestes, forgent à eux seuls l’identité du banlieusard moyen.

La télévision remplit les esprits

Le recueil est merveilleusement bien titré. Ainsi, sous les sections Nouvelles internationales, Nouvelles provinciales jusqu’aux Nouvelles locales, on retrouve toujours ce même aplomb du narrateur à dépeindre l’esprit qui dérape sous l’influence toxique du trop-plein d’images, des images que nous reconnaissons tous pour être à ce point, et bien malgré nous peut-être, au coeur de la culture québécoise.

Car la télévision ne vide pas les esprits, mais les remplit, nous dit Mathieu Arsenault. Et nous sommes pleins, pleins d’images, jusqu’à plus soif. Ce qui nous porte à nous identifier à la lecture des poèmes-nouvelles à saveur parano du recueil, signe que l’auteur touche une corde sensible.

Tandis que certains prendront le chemin de la dénonciation, lui opte plutôt pour l’illustration, et avec rythme, de la décadence d’une pensée qui doit gérer au quotidien l’affluence de sens et de non-sens.

La plus grande question posée par Mathieu Arsenault, c’est à quel point arrive-t-on à faire tournoyer paresseusement dans nos têtes des idées qui ne nous appartiennent pas?

Sur la couverture, on retrouve une posture de l’auteur tenant à la main et vis-à-vis sa lèvre supérieure une bandelette de papier sur laquelle est dessinée une moustache… Non, ce n’est pas la sienne de moustache, mais ça vaut la mention. Un livre cocasse, caustique, résolument contemporain.

La route

Vendredi 8 février 2008

Deux personnes, un père et son fils, qui s’empêchent de mourir, dans un monde postapocalyptique gris, hostile, mort. La route est un livre de morts, un de ceux qui vous terrassent jusqu’au plus profond de votre être, vous forçant à avaler de travers chaque respiration des protagonistes qui poussent un caddie à travers un territoire sans fin.

Ce qui est terrifiant, c’est le réalisme avec lequel McCarthy décrit ce monde nouveau, dont on ne sait pas très bien quelle catastrophe a pu anéantir la civilisation. Le scénario épouvante par sa vraisemblance et sa force de suggestion, dans une allégorie qui conclut d’une certaine manière le Sur la route de Jack Kerouac ou tout autre récit de conquête des grands espaces qui a un jour fait partie de la mythologie américaine.

Il n’existe plus ni Bien ni Mal, juste des êtres humains livrés à eux-mêmes, dans un monde où il ne reste plus que des cendres et des morceaux de plastique. Le passé semble même ne jamais avoir existé. Persiste seulement cette hypothèse, que reste-t-il de l’être humain lorsqu’il ne reste que lui seul?, illustrée par cette métaphore d’après fin du monde et racontée avec un dépouillement stylistique tel que le roman s’apparenterait davantage à un long poème.

Un poème chuchoté. Sans même de tirets pour marquer les dialogues. Dialogues, il n’y a pas, parce que tout est vent, tout est poussière, et que les mots eux-mêmes sont déchirés par une envie de tout laisser tomber. Il est en effet plus facile, à ce stade, de mourir que de survivre.

À la page 45 de La route, le père vient de tomber sur une remorque, anciennement tirée par un tracteur qui juche maintenant au-dessus du vide, coincé contre la rambarde d’un pont.

Cormac McCarthy n’accorde que très peu d’entrevues aux médias. Il en a tout de même accordé une à Oprah Winfrey. Une rencontre quasiment littéraire.

En 2006, La route a mérité à son auteur le prix Pulitzer. Le roman sera adapté au cinéma; Viggo Mortensen et Charlize Theron auraient été pressentis pour être de la distribution.

MCCARTHY, Cormac. La route, Éditions de l’Olivier, Paris, 2008.

L’aube le soir ou la nuit

Vendredi 21 septembre 2007

Politiquement, on n’apprend rien. Mais L’aube le soir ou la nuit, sorte de scrapbook de l’auteure Yasmina Reza sur Nicolas Sarkozy – elle l’a suivi en campagne électorale -, nous apprend une chose cependant: le Président de la République française boite.

Bon, à part cela, c’est surtout l’histoire d’un homme pressé, ambitieux, réservé, qui une fois arrivé au pouvoir semble se désintéresser de la chose, comme le petit garçon qu’il est sans doute. Une incursion au fil des jours de l’accession à la présidence du candidat, dans un style épuré (l’auteure campe ses décors en trois mots) et avec très peu de ponctuation. Le tirage aujourd’hui aurait dépassé les 300 000 exemplaires, Reza n’accorde pas d’entrevue et le mystère plane à savoir si le principal intéressé, lui, l’a lu.

L’extrait, entrecoupé de commentaires, est tiré de la page 45:

«Toute une arrivée de Trafalgar et on n’a vu personne!

«Je veux parler pour celui qui pense qu’il n’a pas d’énergie en lui.»
Il me plaît de noter cette phrase, entendue dans son discours d’Angers, car aucun journaliste ne s’y arrêtera.


Reza note plein de phrases comme ça, des citations pas toujours éloquentes mais qui lui donnent un rôle tout à fait autre en campagne que celui plus traditionnel des journalistes (qu’elle n’apprécie guère).

— Ne vous inquiétez pas. Yasmina est là. C’est parce qu’elle a la faiblesse d’écrire sur moi.
Réunion d’une équipe dirigeante dans un salon de l’UMP. Il arrive le dernier et s’asseoit à côté de Jean-Pierre Raffarin, présent ce jour en guest-star.
— On a un sondage à cinquante et un pour cent. Ipsos. Qui paraît demain. Je vous demande de prendre tout ça avec froideur. Tout ça ne veut rien dire. C’est aussi peu définitif dans le positif que dans le négatif. S’énerver ne sert à rien. L’autre commence à débloquer à plein pot. Elle devient complètement cinglée à expliquer aux Iraniens que le nucléaire civil c’est bon pour nous et pas pour eux.


En même temps, c’est parfois comme à la télévision, et on se sent voyeur… Ce n’est pas habituel d’entendre ce que disent les candidats dans le privé les uns sur les autres.

Jean-Pierre Raffarin prend la parole pour préciser le déroulement des «Forums de l’Union» qu’il coordonne.»

Franchement, être voyeur, on en a envie. Reza débusque pour nous une perle de sujet, la légitimité derrière l’ambition d’un homme de la trempe de Nicolas Sarkozy. «Être adulte c’est être seul», cite-t-elle. C’est spéculatif mais plutôt réjouissant.

L’aube le soir ou la nuit sort dans les librairies du Québec le 25 septembre.