Saviez-vous qu’en 1914, le Cinéma l’Amour servait de théâtre et de cinéma yiddish? Si certains voient en sa nouvelle vocation, cinéma porno, une désaffection de Yahvé sur le monde occidental, P45 s’est posé cette question: comment le Cinéma l’Amour peut-il être encore en vie en 2007?
Intriguée, j’écris un courriel exhaustif à mon rédacteur en chef et lui suggère de parler éventuellement du cinéma l’Amour. «C’est gratis, le lundi et le mardi pour les couples, est-ce que ça te tente de venir avec moi?», lancais-je à la blague. Il me répond «mardi soir, tu peux?». Ce mardi! Mais je ne suis pas prête!
J’ai accepté malgré tout, même si je ne savais pas quoi mettre pour une sortie au cinéma de l’amour. Son envie pour la pornographie semblait viscérale, ma curiosité était à son paroxysme, les questions superficielles n’avaient donc pas leur place. Comme Jocelyne Cazin et Gaëtan Girouard, nous étions de vrais journalistes d’enquête…
Pee-Wee
Je vous avoue que j’étais un peu anxieuse à l’idée que Xavier soit trop dans son personnage, se mette à l’aise, un peu trop à l’aise si vous voyez ce que je veux dire…
Ceux qui se rappellent Pee-Wee se souvienne que c’est dans une salle de cinéma pornographique qu’il a terminé sa carrière, je ne voulais pas hériter du même sort. Cependant, comme nous ne sommes pas aux États-Unis et que nous ne sommes pas les vedettes de l’émission pour enfants la plus populaire du moment, ça ne devrait pas poser trop de problèmes.
Pour me rassurer, j’appelle au cinéma. J’ai droit au plus chaud des messages préenregistrés que j’ai entendu de ma vie. Nous avons le choix entre Take It All Vol 1 à 19h02 et Eat My Black Meat à 21h03. Première impression: on ne peut reprocher à ces administrateurs de manquer de précision. Ce qui me turlupine par contre, les représentations débutent à 11h00 le matin, ce n’est pas un peu tôt? Bon, voilà que mes préjugés refont surface. Comme si on n’avait pas le droit d’écouter de la porn pendant la pause-déjeuner…
En entrevue, Steve, le gérant de l’entreprise familiale indépendante, m’apprend qu’au contraire, plusieurs clients se ruent à sa porte le matin surtout le mercredi, la journée des nouveautés.
Public averti
Rendez-vous avec mon collègue devant ledit endroit à 21h00. J’attends devant, rue Saint-Laurent, encore et toujours en construction. Je constate la machine à jus qui est placée dehors près de la porte. Je ne suis pas la seule que ça tarabuste, Julie Parent en parlait en 2004.
Mon patron arrive enfin: «T’es sûre que tu veux y aller?», me demande-t-il, l’air attentionné. Xavier ignore que depuis des années cet antre cinématographique me tourmente, alors pas question de reculer.
Un barbu nous accueille. Une dame s’occupe du ménage, les murs sont tapissés de DVDs pornos. Du pop-corn, du Sprite et des Kleenex sont au menu, c’est abordable, mais on évite pour l’instant. Une pancarte nous avise qu’il est interdit de fumer et qu’aucun acte sexuel ou à caractère sexuel ne sera toléré dans ces lieux sous peine d’expulsion immédiate et sans aucun remboursement. Quoi? Pas le droit de se masturber? Ça ne semble pas déranger Xavier. Tant mieux.
Pop-corn pas cher
«Bienvenue au Cinéma L’amour, vous êtes un couple, c’est votre première fois au Cinéma l’Amour?», demande le commis. Nous nous permettons un oui timide. J’ai l’impression qu’il en a vu d’autres, ce monsieur. «Ok, puisque vous êtes un couple, vous pouvez rester au premier étage dans la salle principale ou aller en haut dans la salle VIP, mais c’est 30 piasses, qu’est-ce qui vous tente?» Même si la salle VIP semble alléchante, on est ici parce que c’est gratis. «On reste en bas.» Nous franchissons enfin la porte de la salle. Le film est déjà entamé, ils en sont rendus à la pénétration vaginale. J’imagine que je ne saurai jamais comment ils se sont connus.
La salle est superbe, une des plus belles de Montréal. Beaucoup plus grande que je l’imaginais, au moins une vingtaine de rangées, calcul rapide: 400 places. Il parait que dans les années 70, la salle était toujours pleine, toujours selon le sympathique gérant. Dans ma tête, ça fait de belles images. En parlant d’images, je n’ai jamais vu des organes génitaux en si gros format et ce n’est pas nécessairement ce qu’il y a de plus beau, mais le malaise n’est pas là, ni dans les «Fuck yeah» répétitifs de l’actrice suivis des «Oh! A big black cock!».
Non, ce sont plutôt les quelques messieurs dans la salle qui nous fixent depuis notre arrivée et notre guide qui parle étonnamment fort qui me troublent…
«Vous pouvez vous asseoir où vous voulez, mais on a une section pour les COUPLES. Vous voulez aller dans la section pour les COUPLES?» «Euh, oui?» chuchotons-nous. Nous suivons l’homme et je sens les regards médusés des autres spectateurs. Il nous amène au centre de la salle, nous nous heurtons à une chaîne de plastique blanche qu’il ouvre et referme derrière nous.
C’est ça, la section couple? Une rangée de dizaines de bancs clôturés par une innocente chaîne! Étrangement, on se sent plus en sécurité, cependant les autres nous scrutent, se lèvent à tout bout de champ, se déplacent un peu n’importe où, s’approchent, nous observent avec l’œil du curieux. Nos bancs couinent à chaque mouvement, je me demande bien si c’est exprès.
C’est drôle, ça, je ne m’y attendais pas. Les gens discutent comme les vieux du café du coin, comme les gars de la taverne, comme les petites vieilles du centre commercial. Pas moyen de regarder de la porn en paix. « Certains sont clients ici depuis plus de vingt ans, alors ils sont devenus amis», nous explique le gérant.
L’ambiance de la salle est intense. Il faut aimer l’exhibitionnisme pour ne pas se sentir mal à l’aise devant tant de regards explicites. Pourquoi se déplacer au cinéma pour voir de la porno quand tout est sur le net? Heu, peut -être pour la même raison qu’on va au cinéma? Pour l’ambiance et… pour le fantasme. Steve nous fait savoir qu’habituellement, chez les jeunes, ce sont les filles qui traînent leur ami de cœur au Cinéma L’Amour, «les garçons sont très gênés». Xavier ne fait pas exception.
Sens mon doigt
Le film continue, nous en sommes à la seconde partie. Une demoiselle est sur le bord du chemin. De valeureux jeunes hommes à la peau d’ébène lui proposent un lift. La blonde qui aime un peu trop le cosmétique leur raconte que son copain l’a laissée là. Fâchée, elle aimerait bien se venger. Quelle meilleure vengeance que de sucer un étranger dans sa fourgonnette?
On l’ignore, des suggestions? Xavier semble un peu déçu, il préfère les adaptations, comme celle de Pirates (adaptation du Pirates des Caraïbes avec une blonde pulpeuse dans le rôle de Johnny Depp) comme l’indiquait l’affiche à l’entrée.
Steve nous console en nous rassurant: «Pirates étaient d’une platitude extrême, ma clientèle a détesté ça». Nous sommes sous le choc. Ce film avait pourtant fait des ravages au Adult Video Awards, mais Steve a de l’expérience, il est dans l’industrie depuis au moins vingt ans. Des films de cul, il en visionne beaucoup par semaine. Ses critères: la langue originale, «pas de films doublés, ça sonne faux, ce n’est pas excitant» (mais où sont les sous-titres?), la luminosité, les angles, une bonne histoire, etc.
Ah bon? En entendant cela, je lui demande comment ont-il pu présenter One Night in Paris featuring Paris Hilton étant donné l’absence d’esthétisme du film: «On ne l’a jamais passé ce film, c’est tout. C’était trop mauvais. Le temps de la pornographie a changé. Il fut un temps où la compétition entre le Beaver, le Ève, le Bijou et le Papineau était féroce. Aujourd’hui, on annonce le Cinéma l’Amour, pas le film. Ici, c’est comme un bar, tous les bars ont les mêmes boissons, mais chacun essaie de vendre une ambiance, un environnement, même chose pour nous. Notre style est classique, propre et calme.»
Pour lui, le Cinéma l’amour est au mieux un préliminaire, pas un bordel. Le dernier film joue d’ailleurs à 23h, pas plus tard. Néanmoins, il n’est pas crédule. Son personnel fait toujours des rondes pendant les présentations surtout lorsqu’une femme seule ou un couple peu familier est dans la salle pour s’assurer que tout ce beau monde est en sécurité.
Les jeunes, ça aime la porn
Steve l’avoue, il essaie de rajeunir sa clientèle, mais pas à tout prix, l’important est que sa clientèle reste fidèle. Quand même, entre 100 à 150 clients se rendent sur place chaque jour. Il faut dire que certains retraités reviennent 3-4 fois par semaine, «un peu comme ceux qui vont quotidiennement au casino», remarque Steve. Et il y a des jeunes, au casino? Pas tellement.
Après 45 minutes bien remplies, je pense avoir fait le tour et on quitte sans savoir comment la terrible vengeance de la demoiselle s’est terminée. Allons dans les toilettes avant de partir pour nettoyer nos mains du jus d’amour peut-être répandu sur les sièges, même si, précisons-le, la pièce est d’une propreté indéniable. La salle de bain des dames est propre et spacieuse, il y a même une chaise qui a l’air fort confortable dans un coin. Sur la pointe des pieds, je me rends dans les toilettes des hommes en pensant avoir droit au même aménagement.
Erreur, il faut descendre un escalier et se rendre assez loin pour finalement tomber sur les toilettes et, oh surprise, sur ce que je pense être deux hommes qui se font plus que des caresses. Je me rue jusqu’en haut. Je pense que j’ai assez vu d’amour pour aujourd’hui.
Les plus:
1. L’architecture
2. L’alternance et la diversité des films
3. Le popcorn prêt en 3 minutes
4. Les salles de bain spacieuses
5. Le personnel
6. Le répondeur
7. C’est gratuit le lundi, mardi et jeudi soir pour les couples
Les moins:
1. Les bancs qui grincent
2. Les messieurs qui te fixent
Verdict:
Que vous soyez ou non exhibitionniste et/ou voyeur, il faut y aller au moins une fois dans sa vie si ce n’est que pour le raconter fièrement un jour à ses enfants.
On suggère aux filles d’y amener votre «date» pour votre première rencontre afin de voir s’il a de l’étoffe. Pour vous mesdames et pour les messieurs, amateurs de bermudas, Steve vous suggère d’amener une petite serviette si on a du dédain envers le jus d’amour.