Archive pour la catégorie 'Musique'

Avoir le look

Vendredi 5 mars 2010

Quelques considérations cathartiques autour de cinq figures visuelles marquantes de la musique populaire.

1. Kiss avec la langue sortie et du sang qui coule

Sur un plan purement enfantin et partagé avec le groupe Rolling Stones, le fait de tirer la langue évoque une remise en question de l’autorité parentale, sociale ou autre. C’est banal, quoique symboliquement assez puissant. Là où Kiss force la note, c’est en faisant couler du sang de la bouche en tirant la langue.

Aimer, c’est vouloir dévorer l’autre, disait Georges Bataille. «Je te mangerais tout cru», dit-on dans certains moments doux. En faisant couler du sang de leur bouche, les gars de Kiss disent plutôt «je t’ai mangé tout cru» – et nous ayant mangés, ils font maintenant de la musique remplie de notre chair.

Comme une ultime catharsis, le spectateur participe tellement au drame qui se joue sur scène qu’il y laisse carrément sa peau.

2. Flavor Flav de Public Enemy et son horloge au cou

C’est sûrement l’un des symboles les plus puissants du hip-hop. C’est devenu un cliché.

D’abord, évidemment, il y a l’idée de remettre les pendules à l’heure – de redresser la situation après qu’elle eût dérapé. Public Enemy se fait effectivement le porte-étendard d’une critique d’une foule de choses, mais surtout du racisme à peine latent dans la société américaine des années 1980. L’horloge au cou de Flavor Flav crie le besoin de se remettre à l’heure juste.

Mais il y a plus. Il aurait pu y avoir une immense horloge au-dessus de la scène lors des spectacles du groupe. Flav aurait pu décider de porter des montres. Il a plutôt décidé de porter une horloge à son cou. Un objet assez gros, pesant sur la gorge, écrasant celui qui le porte.

Le temps est présenté d’un point de vue heideggerien – écrasant l’être humain, anéanti devant l’abîme de sa propre mortalité. L’horloge est un objet mnémonique porté pour ne jamais retomber dans la quotidienneté médiocre de l’oubli du temps et de la mort.

Le temps est toujours là dans Public Enemy: étranglant, essentiel rappel de l’urgence de faire quelque chose de sa courte vie.

3. Lady Gaga, la star-machine

Manifestement, on s’est inspiré de Marilyn Manson pour élaborer son enveloppe esthétique. Linge en vinyle, air vaguement extraterrestre et identité sexuelle métissée. Là où la star de 2009 déclasse carrément la coqueluche de 2002, c’est en évacuant tous les éléments de Manson un peu trop menaçants pour qu’il ait pu atteindre la notoriété à plus grande échelle.

Je pense à son vague satanisme, à ses relents de musique industrielle froide et finalement au simple fait que l’ambiguïté sexuelle féminine passe beaucoup mieux que son pendant masculin.

Mais sinon, Gaga reprend essentiellement les mêmes plis que Manson. Elle développe la même symbolique de star machinale. Cela se voit en comparant les vidéoclips Bad Romance de la première et The Beautiful People du second.

Dans les deux cas, les artistes sont présentés comme des marionnettes, des fabrications, des Frankenstein. Ils sont le produit dérivé de la société qui les adule, des machines qui fonctionnent tout seul. La star se transforme en l’inaccessible par excellence, inaccessible même à elle-même – rien de moins que la forme pure et désincarnée dont rêvait Platon, puisqu’en effet, l’humain ne semble plus y être. Ne reste que l’idée de l’humain – ni homme ni femme, ni beau ni laid.

4. Tokyo Hotel, The Beatles et la rébellion sans rebelle

Évidemment, sur le plan musical, il est plus que hasardeux de vouloir établir un rapprochement entre ces deux groupes. Malgré le plaisir malin que j’y prendrais néanmoins, mon propos est ailleurs.

En tout cas, les thématiques des chansons des deux groupes sont assez convenues: on traite d’amour et de solitude, de pluie et de beau temps, etc. Malgré cela, les deux groupes émanent d’une certaine remise en question de l’ordre en place – un «je ne sais quoi» qui fait d’eux des rebelles.

Et ça passe par leurs cheveux. C’est commode, bien situé, inoffensif et irrésistible à la fois – c’est mettre la bête en cage, emboîter la différence, conformiser l’anticonformisme. Catharsis sous ordonnance: ni trop, ni trop peu – juste comme nous.

Un peu comme tout le monde, mais avec le sentiment qu’on se distingue néanmoins de la masse.




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Les meilleurs albums de l’année 2009 selon les catégories habituelles

Vendredi 18 décembre 2009

Parce qu’on n’a pas le temps d’envoyer une lettre au père Noël, parfois, une URL suffit.

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Catégorie: Peut-être pas le meilleur tout court, mais certainement le meilleur de tous les styles musicaux (en même temps).

Gagnant: Think About Life – Family

Extrait: Set You On Fire








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Catégorie: Je le chante dans mon sommeil. Ça doit être un signe que j’aime pas mal ça.

Gagnant: Les Trois Accords – Dans mon corps

Extrait: Nuit de la poésie








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Catégorie: Les filles, résistez à la tentation de toucher à l’acteur/chanteur Jason Schwartzman. Vous risquez de vous transformer en or.

Gagnant: Coconut Records – Davy

Extrait: Any Fun








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Catégorie: Ces Montréalais sont jeunes, ils sont fous et ils ont assez de prétention pour penser qu’ils peuvent actualiser les années 80.

Gagnant: Silly Kissers – Love Tsunami

Extrait: Love Tsunami








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Catégorie: Si cet album était sorti en 2004, on n’aurait peut-être pas bâti un tel culte autour des défunts Unicorns.

Gagnant: Clues – Clues

Extrait: Ledmonton








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Catégorie: Meilleur mal à l’âme cute d’adolescents.

Gagnant: The Pains Of Being Pure At Heart – The Pains Of Being Pure At Heart

Extrait: Young Adult Friction








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Catégorie: Disque imparfait, mais qui nous donne l’espoir d’un certain renouvellement de la musique.

Gagnant: Washed Out – Life Of Leisure EP

Extrait: Feel It All Around








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Catégorie: Album le plus aigu de l’année. Heureusement qu’il est rempli de bombes irrésistibles.

Gagnant: Passion Pit – Manners

Extrait: Sleepyhead








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Catégorie: À défaut d’un album de Vampire Weekend, meilleur side-project pour nous faire patienter.

Gagnant: Discovery – LP

Extrait: Orange Shirt








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Catégorie: Album de l’année. Comme dans « on aime TOUTES les chansons ».

Gagnant: Miike Snow – Miike Snow

Extrait: A Horse Is Not A Home





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Pop Montréal: mode d’emploi

Vendredi 25 septembre 2009

Pop Montréal est de retour et promet de changer nos vies, c’est l’affiche qui le dit. À l’aube de cette huitième édition du festival, vous êtes sans doute des vétérans et connaissez tous les trucs pour ne rien manquer. Peu importe!

Comme chaque année, P45 propose ses conseils de bonne fortune musicale.

3 trucs pour survivre à Pop Montréal

1. S’entraîner

C’est devenu une formule consacrée: Pop Montréal est un marathon. Et un marathon, ça se prépare.

Si vous êtes prévoyants, ça fait déjà plusieurs semaines que vous vous exercez à voir plusieurs spectacles dans la même soirée, à faire des beaux yeux à la fille à la porte pour qu’elle vous laisse entrer, à sillonner la ville en vélo en état de légère ébriété, à vous coucher très tard et à recommencer.

Pour les autres, il ne reste plus que cinq jours pour répéter. À vos marques, prêts, partez!

2. S’inspirer (de George Pérec)

Vous vous sentez légèrement blasé en cette huitième année de festivité?

Faites comme les oulipiens et donnez-vous des contraintes ridicules pour élaborer vos plans de soirée. Vous pourriez ainsi décider de voir uniquement des bands dont le nom commence par V (ou I, pour un plus grand quotient de difficulté).

Ou encore juste des duos un soir et des quintettes le lendemain. Plus le défi est absurde, meilleure sera votre histoire rendu à l’afterparty.

3. Diversifier

Pop Montréal, c’est peut-être 872 shows en 5 jours (c’est un guess, on n’a pas compté), mais c’est aussi une panoplie d’autres activités. Assistez à la conférence de Vincent Moon (des Concerts à emporter) ou encore au défilé de mode Fashion Pop. Vos jambes fatiguées et vos tympans surstimulés vous en sauront gré.

3 shows à voir (pourquoi pas davantage? Parce que)

1. Think About Life (Maison Radio-Canada, 1er oct., 19h – Espace Réunion, 3 oct., 1 h, )

Parce qu’on s’est donné comme objectif de voir le band 12 fois cette année et on est juste rendu à 7. Et parce que leur show, qu’il soit à Radio-Canada, est intrigant.

2. Room-sized theremin (Espace Réunion, 4 oct., 12h – 16 h)

Parce que c’est probablement la seule chance à vie de jouer de la musique avec son corps dans une pièce remplie d’antenne de thérémines. Pis parce que ça risque d’être très drôle.

3. Sufjan Stevens (Cabaret Juste pour rire, 2 oct., 21 h 30)

Parce que c’est sold out. Mais comme vous pratiquez vos regards pour la fille à l’entrée depuis plusieurs semaines, ça ne devrait pas vous arrêter.

3 activités pour éviter Pop Montréal

Vous avez plein de bonnes raisons pour bouder Dan Seligman et sa gang? Quelques suggestions de belles activités qui n’attendent que vous pour s’emballer.

1. Regarder le match d’ouverture du Canadien

Après un été sous le signe du changement, les Glorieux sont de retour. Ça laisse une semaine pour apprendre le nom des 72 nouveaux joueurs sur l’alignement. (jeudi 1er octobre, 19 h)

2. Manger des huîtres

C’est la saison. Pis c’est long à ouvrir, fait que ça devrait vous occuper une bonne partie de la soirée. (Vendredi ou samedi soir.)

3. Aller à une assemblée de cuisine

La campagne électorale municipale bat son plein. Profitez-en pour talonner vos candidats au sujet des compteurs d’eau et du mauvais anglais de Louise Harel. Les discussions risquent d’être relevées. (Dimanche après-midi.)




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Petite psycho-pop des papes du rap (2e partie)

Vendredi 11 septembre 2009

Lisez la Petite psycho-pop des papes du rap (1re partie).

Les rappeurs utilisent toutes sortes de métaphores et de doubles sens qui cachent parfois bien mal quelques-unes de leurs pulsions cachées… Maître J présente ses seconds éléments de psycho-pop des papes du rap: folie, réel et rapports buccaux.

Maître J nous propose de poursuivre ce qu’il a commencé ici en juillet. Deuxième partie d’une petite psycho-pop des papes du rap.

1. La valorisation de la folie.

«Get Crunk» (Lil’ John – crunk = crazy and drunk), «I’m so crazy» (Lil’ Wayne), «Let’s get retarded» (Black Eyed Peas), «Tell me when to go dumb» (E-40), «Get stupid» (Mac Dre)

On parle souvent de la déraison en lien à l’amour. L’évocation de la folie pour parler du sentiment amoureux remonte à Platon et n’a rien de spécifiquement hip-hop.

Ce n’est pas ce dont il s’agit ici. Il ne s’agit pas spécifiquement non plus, ici, d’évoquer la folie pour parler de la perte des inhibitions, ce qui est une thématique récurrente dans l’histoire de la musique, et dans l’art en général.

Ce qui est plus spécifique au hip-hop, c’est la fascination pour la folie en tant que telle.

On n’est pas fou de joie, on n’est pas fou de quelqu’un: on est fou tout court. On fait des folies, on passe pour des fous, on s’habille avec du linge qui ressemble à celui des gens qu’on enferme à clé: beaucoup trop large, souvent très coloré – facilement repérable.

Cela rapproche le discours de plusieurs rappeurs de la pensée de Michel Foucault.

La folie est vue de part et d’autre comme un contrepoids à la raison calculatrice, raison qui veut mettre le fou en cage, le fou qu’on veut comprendre et apprivoiser sous un microscope. Les rappeurs, comme Foucault, nous le crient: c’est justement là manquer la grisante démesure de la déraison – tout en jouvence.

L’humanité n’est pas peuplée de bons et de méchants. Les «fous» et les gens «sensés» se rendent mutuellement possibles.

2. Le souci du réel. Représente.

L’expression «keep it real» est l’une des plus communes dans l’histoire du rap, malgré qu’elle ait perdu en popularité ces dernières années.

Le sens premier est assez évident: si on veut rester «real», c’est qu’on veut éviter d’être «fake». On veut éviter de perdre de vue d’où on vient, qui on est, ceux avec qui on a grandi.

L’expression souligne l’importance de demeurer soi-même, même si on obtient un certain succès dans le milieu. Ça prend la forme d’un ordre. C’est quelque chose qu’on dit soit pour mettre en garde, soit pour formuler un reproche.

Certains diraient que si l’expression a perdu de sa popularité, c’est tout simplement que le hip-hop a été ravalé par une certaine machine de l’industrie de la musique, et les artistes encore «authentiques» sont devenus rares.

Soit.

Allons plus loin que ce sens premier. Plus fondamentalement, l’artiste hip-hop embrasse le réel dans son entièreté: le beau et le moins beau, le pur et le moins pur, le louable et le répréhensible.

C’est en ce sens qu’encore aujourd’hui, même si l’expression est moins utilisée, les rappeurs qui parlent de violence et de misogynie dans leurs chansons se défendront en disant en somme qu’ils ne sont que le miroir de la société qui les entoure (ou du moins d’une de ses parties, celle qu’ils connaissent mieux, diront-ils souvent).

Ils sont miroirs du réel – ils gardent ça réel («j’garde ça réal», dit le rappeur québécois Séba). Ils gardent le réel, au sens où ils sont protecteurs du réel. Ce souci du réel peut servir de leçon: tant pour les innombrables chansonniers niaisement utopistes que pour nombre de philosophes moralistes.

L’être est, le non-être n’est pas. Pass the beernuts.

Le souci du réel est parfois manifesté par la volonté de «représenter» son quartier, son pays – d’y rester fidèle. Le groupe cubain Orishas scande effectivement «Represent Cuba!», de même que Biggie Smalls rappe «Representin’ B.K. (Brooklyn) to the fullest». Toutefois, au-delà de ça, certains rappeurs ordonneront de «represent», tout court, sans qu’il s’agisse expressément de représenter quoi que ce soit.

«Represent» est titre de chansons de Nas et de MC Eiht, ainsi que le titre du premier album de Fat Joe, comprenant le titre «The shit is real». Au Québec, les Loco Locass crient «je représente rien pantoute!».

L’ordre de représentation sans élément représenté est l’une des choses les plus profondes du rap. C’est plus fondamental que l’authenticité à laquelle convie Heidegger, plus porteur que la liberté sartrienne.

Chez ces philosophes du siècle dernier, on prend soi-même la décision libre et consciente d’être soi, de se «réveiller» et de prendre les rênes de sa vie – mais est-ce vraiment possible?

À l’inverse, donner l’ordre de «représenter» tout court, de ne rien «représenter» en tant que tel, d’être soi-même donc, n’est-ce pas la seule voie de l’éveil du soi dormant?

En criant l’ordre de «représenter», on souligne la part essentielle d’altérité dans tout éveil, dans tout «retournement» de soi vers soi. On ne peut devenir soi-même tout seul – il faut se faire brasser, se faire remettre à sa place.

Représente!

3. L’obsession buccale.

«Put it in your mouth! I said your mothafuckin’ mouth!» (Akinyele), «We’ knee deep in coke, we keep weed to smoke» (Jay-Z), «I’m ‘a spit in ya’ face» (Lil’ Wayne), «Muggin’ in the club like they wanna do somethin’» (Xzibit)

Dans le rap, c’est par la bouche que tout passe.

Les drogues les plus en vue dans le milieu hip-hop, le cannabis et le crack, entrent par la bouche. L’acte sexuel privilégié est la fellation. Quand on rappe, on «spit» – on crache. On prend des poses avec la bouche de travers pour avoir l’air méchant («mean muggin’»).

Il y a également toute la mode des «grillz», ces bijoux qu’on porte dans la bouche, qu’on porte par-dessus les dents à la manière protecteur buccal, seulement doré ou platine.

Cette obsession témoigne à nouveau d’un genre de régression en enfance, régression au temps où le centre de la vie se trouvait dans le fait de sucer le sein maternel (ce qui va dans le même sens que le premier élément de ce petit essai, la métaphore du caca).

D’ailleurs, on souligne souvent assez pertinemment que la génération hip-hop en est une qui a grandi sans père, ce qui peut expliquer cette manifestation du lien obsessionnel qu’entretiennent les rappeurs avec le sein de leur mère (d’où aussi l’utilisation complètement abusive de l’expression «mothafucka» = fourreur de mère).

Le rap: 35 ans, toutes ses dents.

Lisez la Petite psycho-pop des papes du rap (1re partie).




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Petite psycho-pop des papes du rap

Vendredi 10 juillet 2009

Les rappeurs utilisent toutes sortes de métaphores et de double sens qui cachent parfois bien mal quelques-unes de leurs pulsions cachées… Maître J présente ses premiers éléments de psycho-pop des papes du rap: caca, homosexualité et messianisme.

1. La métaphore du caca

«I’m the shit, get the fuck up out’ my toilet» (Lil’ Wayne), «Check the shit» (Biggie Smalls), «Bitches ain’t shit» (Dr. Dre), «R.O.C., we run this rap shit» (Jay-Z).

Freud nous dit que l’enfant voit ses selles comme le premier cadeau qu’il fait au monde.

Voilà ce qui expliquerait pourquoi le jeune enfant appelle parfois la personne qui le surveille pour lui montrer son étron dans le bol, cherchant par là l’intégration dans le monde des autres.

En se comparant eux-mêmes (ou le rap) à des étrons, les rappeurs laissent entendre qu’ils se considèrent comme le premier cadeau au monde d’un enfant, et qu’ils cherchent l’approbation du monde auquel ils offrent cet étron.

Cela pourrait en surprendre quelques-uns (le rap étant vu comme une musique de contestation par certains), mais je souligne que c’est assez vrai: les rappeurs ne rejettent pas le monde et la culture de leurs parents. Ils la recyclent en l’échantillonnant, cherchant à établir des ponts avec la génération qui précède.

Ensuite, en vieillissant, certains rappeurs parleront du fait qu’ils font maintenant du «grown man shit», de la merde d’adultes. Ils se sont donc affranchis du besoin d’approbation et d’intégration dans le monde des aînés et sont maintenant capables de chier tout seuls sans le montrer à tout le monde (lire sont capables d’être riches sans porter des grosses «dookie chains» de mauvais goût).

2. La pulsion homosexuelle refoulée

«It ain’t no fun if my homies can’t get none» (Snoop Dog), «Can’t talk with a gun in yo’ mouth!?!» (Biggie Smalls), «I ain’t lookin’ for a lady» (Lil’ Wayne), «You got a new friend, well I got homies» (Kanye West).

On pourrait également citer le deuxième album de Eminem au complet tellement son homophobie crie un désir homo-érotique refoulé.

C’est bien connu, l’homophobie cache souvent des pulsions homosexuelles refoulées, et dans le cas des citations que je donne plus haut, les rappeurs laissant glisser des images à caractère homosexuel montrent bien que le refoulé remonte toujours à la surface d’une façon ou d’une autre.

Conscients de ce paradoxe, plusieurs rappeurs utilisent l’expression «no homo», après avoir utilisé une locution à consonance homosexuelle, pour insister sur le fait qu’ils disent quelque chose qui sonne gai, sans l’être pour autant (l’expression a été popularisée par le groupe Dipset).

Évidemment, cette précaution par laquelle le rappeur se défend d’être gai crie encore plus fort la pulsion homosexuelle refoulée. Par exemple:

«That’s my man!... No homo.»

Inversement, quand quelqu’un d’autre laisse glisser une phrase potentiellement homo-érotique, son interlocuteur, pour refouler encore un peu plus, dira «pause», voulant dire par là que la phrase le met potentiellement mal à l’aise parce qu’elle peut être interprétée comme étant à connotation homosexuelle.

Encore ici, pour souligner ça de cette façon en disant «pause», il faut avoir vachement peur de ses propres pulsions. Par exemple:

A: «Yeah boy! You’re my man!»
B: «Pause»

Pas facile de remettre la pâte à dents dans le tube, qu’on dit…

3. La logique messianique latente, autour de l’idée de «parole»

«That’s my word» (Mad Rapper), «Word is bond» (NAS), «Word up!» (Biggie Smalls), «God MC, Me, Jay Hova» (Jay-Z), «Follow the leader» (Rakim).

On reproche souvent aux rappeurs d’être des personnes sans moralité, sans respect pour les femmes, n’ayant pour valeur que le gain pécuniaire.

C’est sûrement vrai dans bien des cas. Un grand nombre de rappeurs prétendent se foutre des normes, se foutre des règles, se foutre d’à peu près tout («I don’t give a fuck», disait Eminem).

Mais si on pousse cette logique à terme, les rappeurs reprennent en fait le message du Christ, qui rejetait la loi au profit d’une nouvelle alliance, une «bonne nouvelle» qu’on annonce.

La nouvelle alliance que propose la rue, comme le message christique, tourne autour de la parole et du silence. D’abord, on se tait: l’omerta est la règle d’or, et la pire chose qu’on puisse être est un délateur («snitch»). Parallèlement, dans l’Évangile, on doit se taire pour protéger le Christ (Judas trahit Jésus en parlant aux autorités).

Si on parle, si on ouvre la bouche, ce doit être pour élever l’âme («word up»), pour se lier avec les autres («word is bond»), pour se définir comme personne («that’s my word»).

C’est ainsi que la moralité hip-hop est une des plus totalisantes qui soit, la rapprochant d’une logique religieuse, messianique.

«Seigneur, ne dit qu’un mot, et je serai exaucé». Qui l’eut cru?