À quoi je joue? Je joue de la gatorra

Numéro 110

4 au 10 avril 2008

Un texte de
Charles-Alexandre Théorêt

Publié le 4 avril 2008 dans
Culture, Musique

À quoi je joue? Je joue de la gatorra

On raconte que c’est Abu Al-Hassan Ali ben Nafi, dit Zyryab, un poète et un musicien kurde né à Bagdad, qui, à la fin du VIIIe siècle, a inventé la guitare en ajoutant une cinquième corde à l’oud, cet instrument classique du monde arabe.

On raconte également que c’est en 1874 que le luthier espagnol Antonio de Torres donne à l’instrument la forme et les dimensions de la guitare classique actuelle.

Mais ce que l’article de Wikipédia sur la guitare ne vous dit pas, c’est que la plus récente innovation guitaristique, probablement la plus importante depuis l’apparition de la guitare piano, appartient à Antônio Carlos Correia de Moura, un vieil hippie brésilien qui a réussi une véritable quadrature musicologique du cercle en transformant le plus célèbre des instruments à cordes en un instrument à percussion électronique.

La divine providence

Antônio Carlos Correia de Moura est né en 1951 à Esteio dans le sud du Brésil et a grandi dans une famille modeste en compagnie de ses huit frères. Suite au décès de sa mère, alors qu’il n’a que huit ans, Antônio est envoyé dans un institut agricole pour jeunes garçons, dirigé par des frères catholiques.

Il quitte l’institut à 13 ans pour devenir commis dans un bureau d’architectes. Le jeune Antonio pratique plusieurs métiers avant de compléter, en 1978, un cours par correspondance pour devenir réparateur d’appareils électroniques.

C’est en 1995 que notre réparateur reçoit la divine providence qui transformera sa vie. Dans un rêve, Antônio voit une forme étrange. À son réveil, il s’empresse de dessiner la forme sur un bout de papier, sans savoir ce qu’elle représente.

À force d’étudier son dessin, Antônio comprend qu’il a rêvé à un instrument révolutionnaire qu’il s’empresse de construire à partir de veilles pièces de boîtes à rythmes et de synthétiseurs. Il baptise son instrument «gatorra» (à partir de «guitarra», le nom portuguais de la guitare) et se rebaptise lui-même Tony da Gatorra, en hommage à l’instrument qu’il vient d’inventer. La première gatorra verra le jour en 1998.

La chanson de geste

À partir de la fin des années 1990, Tony da Gatorra commence à faire des spectacles avec son nouvel instrument dans la région de Porto Alegre, où il habite. Avec les rythmes primitifs et minimalistes que produit sa gatorra, Tony offre une musique psychédélique qui n’est pas sans rappeler celle de Silver Apples, ce duo newyorkais de la fin des années 1960. Très axé sur les idées et les valeurs anarchistes, Tony devient rapidement une figure psychotronique culte de l’underground brésilien, voire mondial.

Par exemple, la chanteuse Lovefoxxx du groupe CSS, qui a déjà vanté les mérites de Tony dans le célèbre magazine anglais NME, possède la 5e gatorra produite par Tony. En 2004, suite à un séjour au Brésil, c’est au tour de Nick McCarthy de Franz Ferdinand de devenir l’heureux propriétaire d’une gatorra. Malgré la popularité de son instrument, Tony n’aurait produit jusqu’à ce jour qu’une dizaine de gatorras.

Up to the North

Aujourd’hui, Tony rêve, comme la colombe, de promener son message de paix, d’amour et d’amité ainsi que son singulier instrument à travers la planète. En 2007, Tony a notamment participé au projet Troca Brahma, une tournée organisée par le célèbre brasseur brésilien du même nom, qui lui a donné la chance de collaborer avec Gruff Rhys, le chanteur du groupe Super Furry Animals. Ensemble, ils ont donné quatre spectacles à Sao Paulo, Londres, Liverpool et Glasgow. À Glasgow, Tony a été rejoint sur scène par Nick McCarthy.

Depuis peu, la destiné de Tony est entre les mains de Bruno Ramos, cofondateur, avec son frère Eduardo, de l’étiquette Slag Records qui, en plus de distribuer les disques d’Arcade Fire, Clinic, Four Tet et Diplo au Brésil, s’est occupé des carrières de CSS et Bonde Do Role. Bruno, un amoureux du Québec rêve de présenter Tony aux Montréalais.

Les «bidouilleurs» (misère! Philippe Renaud, sors de ce clavier!) les plus insatiables qui ne peuvent attendre cette éventuelle venue de Tony au Québec peuvent faire un essai virtuel de la gatorra sur le site de TrocaBrahma.

On peut également entendre la musique de Tony sur sa page Myspace. Enfin, les plus polyglottes d’entre nous pourront se délecter des commentaires politiques de Tony qui sont publiés sur le blogue qui lui est consacré.

En effet, Tony, qui n’est pas très familier avec Internet, envoie régulièrement des lettres manuscrites à des correspondants qui résument ensuite sa pensée en ligne pour lui…


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