Alain Farah: la langue comme objet

Numéro 18

7 mai au 3 juin 2004

Un texte de
Julie Parent

Publié le 7 mai 2004 dans
Culture, Livres

p_livres_Farah.gifLa poésie est un art, qui, pour être proprement reçu, exige patience, effort et ouverture. Ce qui est vrai pour la poésie en général, l’est encore plus lorsqu’on aborde la poésie atypique, exploratoire, comme celle que l’on publie au Quartanier.

Parce que malgré tous nos efforts, si l’on est le moindrement profane, on peut facilement avoir l’impression de se cogner non pas à une, mais à plusieurs portes verrouillées. Pour nous éclairer un peu, nous avons discuté avec Àlain Farah, qui a publié en mars dernier son premier recueil, intitulé Quelque chose se détache du port. Il a eu la gentillesse de nous donner quelques clefs.

«La technologie Écriture permet des rebours que la nage n’interdit pas. Au fond, on soupçonne autre chose. Fruits, propriété. Quand le légume devient obus devient lentille. Explique au textile le supplice du rasoir.» ((Pas facile) jouer à la cachette avec Heisenberg)

P45: En lisant ton livre, on soupçonne que, pour toi, la langue n’est pas soumise à une intention de communication, mais que, au contraire, elle existe pour elle-même, en tant qu’objet.

Àlain Farah: Mon livre est fait pour rendre hommage au matériau. En même temps, il est fait pour traduire une expérience, justement, la traduire, c’est-à-dire la faire travailler dans la langue, pour qu’elle existe à un moment donné, et qu’elle soit détachée de moi; c’est pour ça que j’ai appelé le livre comme ça.

C’est vraiment l’idée qu’il y a une source qui est là et qui devient du langage, et à partir de ce point, elle est travaillée dans ce mode-là, puis elle devient un objet autonome, je ne dirais pas sans ambition de communiquer, mais pas de communiquer au sens traditionnel, dans lequel la langue se doit d’être transparente.

Et cet objet autonome peut apparaître, comment dire, rebutant, pour qui aborde la langue comme un simple véhicule…

AF: Oui, le poème est un objet défectueux, parce qu’habituellement la langue est toujours faite pour communiquer, pour donner un sens, pour être transparente, pour que personne ne s’en rende compte: «blablabla, on parle…» Mais là, non, t’es buté au matériau, à ce que lui fait quand il est détaché du port.

Pour utiliser une comparaison un peu réductrice, on pourrait dire que ce que tu écris se trouve à l’opposé, disons, du journalisme, où la langue doit être la plus limpide, la plus compréhensible possible…

AF: Oui, on ne peut pas approcher ce texte-là comme on approche un texte journalistique. Mais on n’est jamais, jamais habitué à confronter ce mode de lecture. La langue est toujours transparente. Sauf dans un petit bastion de rien, qui s’appelle la poésie. Et si on regarde de plus près la poésie, on voit que même là, il n’y en a pas beaucoup qui ramènent la langue à l’avant-plan.

Mais attention, il ne faut pas croire que si le journaliste écrit pour que le plus grand nombre le comprenne, moi j’écris pour que le moins de monde me comprenne. L’idée n’est pas de construire une espèce de langue étrangère, imaginaire. C’est plutôt au niveau de comment ça se passe, comment on en arrive au résultat. Moi, je trouve qu’il est assez limpide, mon livre. (Rire)

Tu utilises des mots comme «objet» ou « matériau », pour décrire ta démarche. Cela semble assez éloigné de l’image romantique du poète.

AF: Je n’adhère pas vraiment à la croyance en la poésie, à l’ambition d’être poète, de vouloir faire de la poésie. L’image de la poésie est tellement forte – ça rime, le gars, il a un foulard, il est pris d’un malaise, d’une grâce ou d’un spleen. Ça fait longtemps qu’on sait que cette image est désuète, qu’elle est devenue putréfiée tellement elle n’est plus valide.

Mais en même temps, si on s’assoit un peu et on regarde ce qui se fait, on constate que ça suscite encore de l’adhésion, il y en a beaucoup, des abonnés à la poésie, à la croyance en la poésie. Pour moi, la poésie, c’est de la fabrication, c’est tout ce que c’est. Tu prends ton objet, tu as une idée de l’objet, et à partir de ça, tu fabriques…

Àlain Farah participe au Marché de la Poésie de Montréal, du 27 au 29 mai prochain.


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