Avoir le look

Numéro 180

5 au 18 mars 2010

Un texte de
Maître J

Publié le 5 mars 2010 dans
Culture, Musique

Avoir le look

Quelques considérations cathartiques autour de cinq figures visuelles marquantes de la musique populaire.

1. Kiss avec la langue sortie et du sang qui coule

Sur un plan purement enfantin et partagé avec le groupe Rolling Stones, le fait de tirer la langue évoque une remise en question de l’autorité parentale, sociale ou autre. C’est banal, quoique symboliquement assez puissant. Là où Kiss force la note, c’est en faisant couler du sang de la bouche en tirant la langue.

Aimer, c’est vouloir dévorer l’autre, disait Georges Bataille. «Je te mangerais tout cru», dit-on dans certains moments doux. En faisant couler du sang de leur bouche, les gars de Kiss disent plutôt «je t’ai mangé tout cru» – et nous ayant mangés, ils font maintenant de la musique remplie de notre chair.

Comme une ultime catharsis, le spectateur participe tellement au drame qui se joue sur scène qu’il y laisse carrément sa peau.

2. Flavor Flav de Public Enemy et son horloge au cou

C’est sûrement l’un des symboles les plus puissants du hip-hop. C’est devenu un cliché.

D’abord, évidemment, il y a l’idée de remettre les pendules à l’heure – de redresser la situation après qu’elle eût dérapé. Public Enemy se fait effectivement le porte-étendard d’une critique d’une foule de choses, mais surtout du racisme à peine latent dans la société américaine des années 1980. L’horloge au cou de Flavor Flav crie le besoin de se remettre à l’heure juste.

Mais il y a plus. Il aurait pu y avoir une immense horloge au-dessus de la scène lors des spectacles du groupe. Flav aurait pu décider de porter des montres. Il a plutôt décidé de porter une horloge à son cou. Un objet assez gros, pesant sur la gorge, écrasant celui qui le porte.

Le temps est présenté d’un point de vue heideggerien – écrasant l’être humain, anéanti devant l’abîme de sa propre mortalité. L’horloge est un objet mnémonique porté pour ne jamais retomber dans la quotidienneté médiocre de l’oubli du temps et de la mort.

Le temps est toujours là dans Public Enemy: étranglant, essentiel rappel de l’urgence de faire quelque chose de sa courte vie.

3. Lady Gaga, la star-machine

Manifestement, on s’est inspiré de Marilyn Manson pour élaborer son enveloppe esthétique. Linge en vinyle, air vaguement extraterrestre et identité sexuelle métissée. Là où la star de 2009 déclasse carrément la coqueluche de 2002, c’est en évacuant tous les éléments de Manson un peu trop menaçants pour qu’il ait pu atteindre la notoriété à plus grande échelle.

Je pense à son vague satanisme, à ses relents de musique industrielle froide et finalement au simple fait que l’ambiguïté sexuelle féminine passe beaucoup mieux que son pendant masculin.

Mais sinon, Gaga reprend essentiellement les mêmes plis que Manson. Elle développe la même symbolique de star machinale. Cela se voit en comparant les vidéoclips Bad Romance de la première et The Beautiful People du second.

Dans les deux cas, les artistes sont présentés comme des marionnettes, des fabrications, des Frankenstein. Ils sont le produit dérivé de la société qui les adule, des machines qui fonctionnent tout seul. La star se transforme en l’inaccessible par excellence, inaccessible même à elle-même – rien de moins que la forme pure et désincarnée dont rêvait Platon, puisqu’en effet, l’humain ne semble plus y être. Ne reste que l’idée de l’humain – ni homme ni femme, ni beau ni laid.

4. Tokyo Hotel, The Beatles et la rébellion sans rebelle

Évidemment, sur le plan musical, il est plus que hasardeux de vouloir établir un rapprochement entre ces deux groupes. Malgré le plaisir malin que j’y prendrais néanmoins, mon propos est ailleurs.

En tout cas, les thématiques des chansons des deux groupes sont assez convenues: on traite d’amour et de solitude, de pluie et de beau temps, etc. Malgré cela, les deux groupes émanent d’une certaine remise en question de l’ordre en place – un «je ne sais quoi» qui fait d’eux des rebelles.

Et ça passe par leurs cheveux. C’est commode, bien situé, inoffensif et irrésistible à la fois – c’est mettre la bête en cage, emboîter la différence, conformiser l’anticonformisme. Catharsis sous ordonnance: ni trop, ni trop peu – juste comme nous.

Un peu comme tout le monde, mais avec le sentiment qu’on se distingue néanmoins de la masse.


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1 commentaire
  1. sososo says:

    Lady Gaga s’habille avec des retailles du Village des Valeurs, m’ouais.

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