Battle rap pour une même cause

Numéro 41

3 au 30 juin 2006

Un texte de
Judith Lussier

Publié le 4 juin 2006 dans
Culture, Musique

Battle rap pour une même cause

Le rap à Montréal n’a pas d’avenir tu dis?

Pas tant qu’il y aura ces sites Internet qui font sa promotion. Ils sont deux à s’y consacrer pleinement : www.hhqc.com et www.hiphopfranco.com. Deux sites étrangement semblables, qui partagent le même but : promouvoir une industrie dans laquelle personne n’empoche plus de 10 000 $ par année. Non pas une mais deux mines d’or de téléchargement gratuit : musique, vidéos et même mixtapes entiers. La meilleure façon de découvrir le rap québécois. Mais sur le web comme dans le street, c’est la guerre.

Hiphopfranco, le pionnier

Sinis, c’est son nom d’emcee, a démarré hiphopfranco il y a quatre ans. «C’est ma passion qui m’a poussée partir hiphopfranco. Ça fait longtemps que les anglophones ont des sites comme ça. Je les connaissais et je les fréquentais. Je rappais en anglais, sur des forums anglos et j’étais attristé de voir qu’il n’y en avait pas en français. Alors, j’en ai fait un. Je suis assez entreprenant en général».

Avec seulement son love pour le hip hop en poche, Sinis apprend sur le tas la programmation Internet et met sur pied un site d’information qui devient vite une référence. On peut y télécharger de la musique, acheter des produits et échanger sur le hip hop.

De petit emcee qu’il était, Sinis devient donc un véritable relationniste, organisateur d’événements et promoteur.

Aujourd’hui, hiphopfranco est un job à temps plein pour Sinis. Il recense 50 000 membres, les deux tiers sont de la gente masculine, les deux tiers n’ont pas le droit de boire de la bière.

Même si Sinis refuse de parler de chiffre d’affaires, il affirme que son site s’auto-suffit, sans rapporter des millions. D’ailleurs, il commence à rémunérer la trentaine de collaborateurs qui alimentent hiphopfranco. «Mon staff a des privilèges depuis toujours. Entrées gratuites aux shows, albums, etc.», explique Sinis.

Toue l’industrie est active sur son site. Mais les artistes se présentent sous des pseudonymes. «Ils tâtent le pouls de la scène mais gardent leur anonymat», explique Sinis. On peut donc dire que l’initiative d’un tit gars de 18 ans à l’époque est devenue un terreau marketing ultra fertile.

Mais une ombre au tableau se pointe au moment où www.hhqc.com démarre un site plutôt similaire. «Au début, il voulait qu’on fasse un partenariat, raconte Sinis. Il demandait une grosse visibilité en échange de visibilité. Mais pour visibilité égale, j’étais perdant all the way.»

C’est là que la relation entre les deux se corse. «À chaque initiative que nous prenons, nous pouvons constater que hhqc suis le modèle», prétend Sinis. Menaces, hackage, vol de staff et copiage font partie des torts que Sinis met sur le dos de Raphaël et Pathelin, les deux gars de hhcq. «Ils ont conçu un programme pour faire 15 000 comptes invalides sur mon site. À deux reprises. Trente minutes après que j’aie reçu des menaces. Et ils approchent constamment mon staff

Qu’avez-vous à dire pour votre défense?

«J’ai pas à me défendre de quoique ce soit, rétorque Raphaël Théberge de hhqc. J’ai été fairplay dans ce que j’ai toujours fait, et il y a des mauvaises langues dans n’importe quel milieu. » Pour les gars d’hhqc, la compétition n’est pas si dramatique. « La relation est neutre. Ce ne sont ni des bons amis, ni des gens auquel je pense vraiment. Ils sont là, ils font leurs choses. Je suis là je fais mes choses».

Faut dire que ça va assez bien pour hhqc, qui a démarré un an et quelques après hiphopfranco.com. Au festival d’été de Québec, ce sont eux qui présentent Atach Tatuq en première partie de The Roots.

En gros, hhqc propose les mêmes fonctions que hiphopfranco. Ajoutons à cela plusieurs concours, dont le battlegraff, qui propose aux artistes graffiteurs de s’affronter sur un même thème.

Raphaël, lui, n’était pas du milieu avant de commencer. «J’suis pas artiste pour deux cennes!» C’est juste un amoureux du hip hop. «Je suis la parce que j’ai un projet, explique-t-il. Et ce qui me lie à ça c’est le buisness. J’ai arrêté l’école et j’ai pas été dans les universités qui m’ont recrutées au basket pour hhqc.com. Si je croyais pas qu’on allait réussir à créer notre propre industrie et que les gens allaient pouvoir en vivre je ferais pas mal autre chose!»

À Québec, d’où il vient, il constate que les emcees ont du mal à se faire connaître. Il démarre donc hhqc pour promouvoir ceux-ci. «C’est plutôt bien tombé que la province porte le même nom que la ville quand on a décidé que ce serait provincial», explique-t-il.

Au combat, un même constat

Malgré leurs différends, les deux promoteurs s’entendent pour dire que le hip hop québécois ne vole pas haut. «Le rap est une musique trop accessible, explique Sinis. Il suffit d’un micro, d’un ordi, de quelques programmes, et hop! Même les jeunes de 12 ans peuvent en faire. Donc le niveau de qualité se trouve gravement dilué». Pour Raphaël, «les gens aiment mieux chigner que de retravailler leurs choses. Alors la qualité n’est pas là.»

Mais aussi, les deux constatent la frilosité de l’industrie de la musique. «Les médias ont peur, selon Sinis. Le rap, depuis le début, c’est fait pour déranger. C’est fait pour dénoncer. C’est la musique urbaine quoi!»

Raphaël accuse plutôt les grands conglomérats. PKP en tête de liste. «La très grande convergence qui possède les magasins, les journaux, les radios, les maisons de production, etc. Ils n’ont pas encore décidé qu’ils voulaient aller avec le hip hop québécois, donc ils ne laissent aucune place pour ça. Ce n’est pas à leur avantage parce que c’est un milieu qu’ils ne connaissent pas. Et ce n’est pas non plus la bonne vieille recette qui marche depuis plusieurs années.»

Manque d’organisation, manque de professionnalisme, blondes de emcees qui s’improvisent agentes d’artistes, bref, l’industrie du hip hop a véritablement besoin d’un bon coup de main. Et même de deux! Alors faites la paix les gars! Vous travaillez pour la même cause!


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