Trip à trois.
Une des seules joies de Noël, outre le fait d’aller se perdre en région dans la belle famille, c’est que c’est la période de l’année où l’on se donne le droit de faire la patate devant le câble; chose qu’on ne fait pas chez nous, pour plein de raisons relatives à notre rythme de travail, mais aussi parce qu’on n’est pas assez con pour se payer 200 chaînes de télé irregardables.
D’autant plus qu’à Noël, les chaînes se colorient, se surchargent et cherchent par tous les moyens à transmettre le très beau concept de «joie de vivre».
Il y a une marchandise au Québec qui incarne cette joie de vivre, le bonheur et tous les bons sentiments de Noël: Céline Dion. Tous les producteurs de télé l’ont bien compris; à Noël on vend des valeurs simples, authentiques et traditionnelles.
En effet, en regardant le documentaire sobrement intitulé «Céline et Québec, complicité et passion» rediffusé toutes les deux heures entre le 24 et le 25 décembre sur RDI, je me suis senti en parfaite harmonie avec cet «esprit du temps des Fêtes».
Casse-noisettes
Dans ce document télé d’une rare exhaustivité et aussi émouvant qu’un France-Italie 2006, la grande chanteuse explique pourquoi elle affectionne tout particulièrement la ville de Québec.
On comprend très vite et grâce à une narration de niveau «mongolopathe moyen» que c’est parce que tous les événements marquants de sa vie s’y sont déroulés. Du premier «bon coup» flairé par René (déjà il parlait de «plan de carrière» pour Céline), qui la fait chanter dans les centres commerciaux, à son dernier concert au Colisée.
Il s’en est passé des choses, des bons moments, des rencontres avec des gens vrais et sincères, des fans qui sont «le plus beau cadeau de la vie» et qui «nous poussent à avancer» et qui même «nous gardent en vie» (sic)…. Blablabla… Toutes ces banalités servent à nous dire une chose assez simple dans le fond, mais qui se démultiplie de la manière suivante: Céline aime la ville de Québec, le Québec fait partie de Céline, Céline n’oublie pas le Québec. Elle se souvient.
Ontologie de star
Plusieurs bonnes raisons jouent dans la réalisation d’un documentaire de cet acabit. Du côté de la production, on ne prend pas de risque: on veut un programme bien formaté et estampillé «Noël». À cet égard, RDI a bien évalué la totale adéquation des valeurs entre le produit Céline et la fête de fin d’année. Céline c’est un gros «capital sympathie» comme on dit dans le métier.
La technique de Céline pour faire passer son évangile d’amour consiste, vous le remarquerez, à garder les yeux grands ouverts comme des hosties d’une messe de minuit, pour montrer qu’elle est pleine d’appétit pour la vie. Parce que vous savez, les yeux ça ne trompe pas, ça dit même la vérité de la personne en dedans… Et puis ce qui compte c’est la beauté intérieure, aussi.
Le Journal de Montréal, lui qui connaît ce genre de communications par cœur, nous informe (sic) que lors de son séjour des fêtes au Québec, Céline Dion a retrouvé l’esprit familial, «les vraies valeurs, même sous la pluie» (parce que les valeurs, ça change avec le temps qu’il fait).
Malgré tout l’amour qu’elle porte à sa famille, elle retournera demain sur la scène du Colosseum du Caesars Palace de Las Vegas après, nous dit-elle «un bon séjour, réconfortant, avec ma famille, les gens que j’aime.» C’est vrai qu’on aurait plutôt été étonné si Céline nous avait dit que sa famille était remplie de matantes incapables de chanter sur un plateau télé…
Du côté de Céline et de son inséparable René, l’enjeu d’un tel documentaire est aussi important (malgré qu’ils ne se soient déplacés jusqu’à Québec pour faire l’interview). Ce documentaire est ce qu’on appelle dans le jargon des médias un «damage control» ou «neutralisant de dommages».
Ce reportage quasi publicitaire et dénué de toute objectivité journalistique vise à rapprocher artificiellement l’image d’une Céline lointaine et de plus en plus contrefaite vers son public d’origine. Ce public, c’est les Québécois bien sûr.
Finalement, on entretient le marché québécois, sans revenir au Québec bien sûr. La chanson « Je ne vous oublie pas » avait la même fonction, reconstruire l’image d’une Céline toujours attachée au Québec et détruire par l’illusion la distance qui sépare l’artiste de son premier public: «Dans mes absences, parfois, sans doute, J’aurais pu m’éloigner, Comme si j’avais perdu ma route, Comme si j’avais changé» Mais non Céline! Ne change surtout pas!
Du coup elle n’a pas changé
Le discours médiatique de Céline Dion est le même depuis des lustres, c’est une fille avec des valeurs, une femme intègre qui «ne change pas» et reste la même quoiqu’il arrive. Céline, elle est un; son Moi fragmenté postmoderne, ce sera peut-être pour une autre vie.
Autre phrase utilisée et usée, tel un slogan électoral duplessiste: «Le Québec fait partie de moi.» On peut lire ces redites dans toutes ses interviews, et tous les articles de journaux, surtout durant le temps des Fêtes.
Ainsi toujours dans le Journal de Montréal, on peut lire à la suite d’un grand sondage où Céline arrive en tête des meilleures chanteuses de l’année que même si elle «habite et travaille à Las Vegas depuis mars 2003, la chanteuse est toujours dans le coeur des Québécois».
Ça tombe bien, confie-t-elle en retour, «parce qu’eux aussi sont toujours dans mon coeur.» On pourra nous accuser de partialité, mais quand on constate que deux organes de presse diffusent un même contenu informatif (et sémantique!) à deux jours d’intervalle, on est en droit de se poser quelques questions.
Pourtant, un jour elle avouait dans le Journal de Montréal: «Je ne suis pas souvent présente ici. Il y aura bientôt quatre années que je suis à l’écart physiquement. Puisque ça fait longtemps, ce n’est pas qu’on doute, mais on se pose des questions», admet-elle. «On se demande si les gens nous ont oublié un peu (…) Savoir que les Québécois ont voté pour moi me touche beaucoup, me ravit (…). C’est ça qui me tient encore en vie. C’est un beau cadeau.»
On peut appeler ça de la suite dans les idées.
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