Les chances étaient plutôt minimes. Celles que le rebord de mon short se prenne dans la manette de changement de vitesses de mon vélo, l’expulsant d’un seul coup sur le pavé.
Ce bruit de plastique sur l’asphalte, comme une paire de lunettes qui délaisse la tête de son porteur et atterrit brusquement sur la rue, en laissant des débris qui se mêlent aux cailloux.
Résultat, seulement les vitesses reliées à mon grand plateau me sont désormais disponibles. Deux options s’offrent à moi: faire réparer le tout, ou bien faire un jeu de mots avec Monterey, la ville où je me trouve présentement. J’opte pour la deuxième. Au cours des prochains jours, je «Monterey» les côtes en quinzième vitesse. Niaiseux.
Les statistiques et les probabilités ont toujours provoqué chez moi une urticaire mentale fort désagréable. J’essaie de m’abstenir. Mais quelles étaient les chances que la petite ouverture de mon short se laisse pénétrer par la petite manette? Je commence à faire des calculs mentaux pour finalement me réfugier dans mes jeux de mots. Ça me fait du bien. Les mots, parfois, apaisent les maux.
Le maillot jaune
Je viens de dire au revoir à Paul, le Texan. Il porte le maillot jaune, comme Lance Amstrong dans le temps. J’ai fait la connaissance de cet énergumène hier, dans un camping niché en haut d’une pente, à proximité de l’océan et d’une petite ville touristique nommée Capitola.
Après les échanges habituels, il a sorti le cruchon de vin (un genre de deux litres en verre), le Seven-Up et les glaçons. Nous avons trinqué tranquillement pendant trente minutes en jasant. Il m’annonce, entre deux gorgées, que cela fait deux mois qu’il n’a pas bu une goutte d’alcool, pour cause d’ivresse publique. Je me sens un peu bizarre de l’accompagner dans sa rechute. Chut. On continue à jaser.
Le lendemain, il me donne rendez-vous dans un Starbucks, histoire de s’injecter un peu de caféine pour la journée. Il règle la note et exige que je goûte au gâteau aux bananes.
On décide de faire un bout ensemble. Tranquillement, jusqu’à Castroville, où il me paye la traite, encore. Des «fish tacos» avec du riz et de la salsa verte, piquante. Dans ce petit village aux accents mexicains, je me sens dépaysé et j’ai déjà hâte au Mexique. On s’échange nos coordonnées et on se quitte un peu avant Monterey.
Quelles étaient les chances que je rencontre un type de ce genre, sympathique comme tout, qui décide de gâter un pur inconnu, juste pour le plaisir. Pas de calculs, vite les jeux de mots. Paul, j’écrirai un texte en pensant à toi, vu que tu es Texan.
Mordre la route à pleines dents
Règle générale, les cyclotouristes entreprennent de pédaler la côte ouest du nord vers le sud, en été, pour ainsi profiter des vents de dos. Il y a des exceptions. Comme ce petit pouilleux que je croise, de l’autre côté de la route, qui marche à côté de son vélo. Après lui avoir envoyé la main, je rebrousse chemin, pour savoir s’il a besoin d’un coup de pouce, ou d’index.
Ce n’est pas normal de marcher à côté de son vélo, quand le relief est plat comme une table de billard. Sachant fort bien que mes connaissances mécaniques ne pourraient probablement pas lui être utiles, je lui demande si tout est sous contrôle.
Il retire ses écouteurs et me dit de ne pas m’en faire, il marche parce que le vent est trop fort. Parti de la Floride, il se rend au Colorado. Son sourire dévoile une dentition qui semble avoir fait le Viet-Nam. Maganée. Il n’est pas le premier cycliste semi-clochard que je rencontre avec des dents manquantes, brunes et bizarres. Est-ce l’effet de la route? Quelles sont les chances que cela m’arrive?
Ce soir je me couche la tête dehors, les yeux rivés sur les étoiles et la lune presque pleine. Après m’être brossé les dents pendant douze minutes, je m’endors. Demain, je m’achèterai de la soie dentaire.
Discussion
Les stats, c’est l’avenir! En passant, le semi-clochard, il me fait penser à un gars que je connais : vélo brisé, souliers usagés, sac de voyage en plastic jaune, mais avec une bonne dentition!
Très bon article! Je vais lire les nouveaux tantôt!
Nic