Chiens et Grand flan mou

Numéro 63

9 au 15 février 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 9 février 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Chiens et Grand flan mou

I must not fear. Fear is the mind-killer. Fear is the little-death that brings total obliteration. I will face my fear. I will permit it to pass over me and through me. And when it has gone past I will turn the inner eye to see its path. Where the fear has gone there will be nothing. Only I will remain.

Frank Herbert, auteur américain de science-fiction.

Chiens

Je n’ai vraiment pas peur des chiens. Plus ils sont niaiseux, plus ils gagnent mon admiration et mon respect. Plus ils ont l’air fous, plus mes doigts se laissent tenter par leurs pelages. C’est comme ça.

Sauf que depuis l’Oregon, mes heures de vélo se voient teintées d’une certaine méfiance canine. J’ai comme l’impression que mon mollet droit les attire terriblement. Je peux comprendre, j’ai moi aussi une certaine attirance pour les mollets. Mais je ne mords pas. Je flatte.

Quand j’entends des jappements, mes yeux se mettent à balayer l’horizon, à la recherche de la bête. Mon hyperactivité visuelle s’accompagne généralement d’une augmentation du rythme cardiaque et de quelques millilitres de sueur. Je n’ai pas d’odomètre (j’aime pas les chiffres), mais je suis persuadé que ma vitesse de croisière s’accentue d’au moins six kilomètres à l’heure.

Je fixe une virgule devant moi et je fonce, sans regarder derrière, tel un courrier à vélo qui doit livrer un cœur tout chaud pour une transplantation. Quand les pas du toutou se rapprochent, j’émets un genre de bruit difficilement descriptible, qui se rapproche d’un sifflement de bouilloire mêlé à un bâillement intense (je vous l’ai dit, c’est difficilement descriptible).

Règle générale, le chien rebrousse chemin avec ma frousse. Mon cœur et mon vélo reprennent une vitesse acceptable et je me trouve niaiseux d’avoir eu aussi peur. Je continue, jusqu’aux prochains jappements.

Pourquoi cette peur? Je n’en ai pas la moindre idée. Tanné de cette réaction, j’ai tenté d’élaborer un plan d’apaisement. J’ai pensé me munir d’une petite bonbonne de poivre de Cayenne (c’est légal aux Etats-Unis), ou encore de me promener avec un steak bien saignant. J’ai tout de suite réfuté ces alternatives, parce que trop encombrantes et trop compliquées.

Je me suis donc raconté une histoire mettant en vedette un cycliste perdu, fraîchement mordu par un Pittbull baveux. Une fois le sang coagulé, le cycliste perdu entame d’intenses poursuites judiciaires contre les propriétaires du méchant chien. Il gagne, parce qu’aux États-Unis, les causes stupides sont aussi nombreuses que les Wal-Mart. Fin.

C’est simpliste, mais ça marche. Étant donné que la peur elle-même se veut un assemblage d’histoires irrationnelles, quoi de mieux qu’appliquer une autre histoire comme baume?

Maintenant, quand j’entends un chien japper, je ralentis…

Grand flan mou

J’ai toujours aimé les grands flans mous. Ils m’ont toujours enseigné le calme et le silence. Leurs démarches nonchalantes, leurs yeux rêveurs et leurs questions parfois à cheval sur l’innocence m’ont toujours réconfortés.

Sauf que ce grand flan mou là, y m’énerve. Il est trop parfait. Son équipement, sans lacune aucune, me rend un peu jaloux. Vélo de route qui doit peser moins que mon casque, sacoches étanches probablement brevetées par la NASA et vêtements dernier cri qui marient design, imperméabilité et isolation.

Son vélo traîne une petite remorque en carbone, abritant sa tente North Face et son sac de couchage approuvé pour l’Everest et résistant aux pluies acides, aux défections de goélands et au vandalisme probable d’autres cyclistes jaloux. Y m’énerve je vous dis. Mais il est fin. Ben ben fin.

Il a un sourire grand comme ça et je suis certain qu’il passe sa soie dentaire tous les jours, même sur la route. Il s’en va au Costa Rica. On jase un peu de nos plans, de notre itinéraire et de la pluie. Toujours cette pluie.

Je déteste interpréter les regards et les pensés des gens, parce qu’on se trompe tout le temps en faisant de la sorte, mais je suis persuadé qu’il me trouve un peu minable avec mon vélo Poliquin mauve et mes sacs jaunes, ma barbe de douze jours et mes pédales sans «clips». Heureusement pour lui, il est un grand flan mou, alors je le respecte.

On jase en pédalant côte à côte en montant une côte. Rendu au sommet, il me dit que ma roue arrière est fausse. Bon. Comme si je ne le savais pas. C’est exactement comme dire à un ami de longue date qu’il a pris du poids, ou qu’il perd ses cheveux, ou qu’il a un coup de soleil. Je pense qu’il le sait.

Afin de me convaincre, j’analyse ma roue sous tous ses rayons et je la trouve rondement réelle. C’est une vraie roue, il n’y a pas de doute. Monsieur Flan mou, malgré son équipement, son cellulaire et son GPS, ne maîtrise pas vraiment les concepts du vrai et du faux. Salutations grand flan mou! Bonne route. Fais attention aux chiens, ils ont de vraies dents. La jalousie ne mène nulle part mais d’être niaiseux, juste un peu, ça fait du bien.


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