Christian Bégin: l’irrévérencieux des grandes surfaces

Numéro 50

27 octobre au 2 novembre 2006

Un texte de
Marie-Ève Corbeil

Publié le 27 octobre 2006 dans
Culture, Théâtre

Christian Bégin: l’irrévérencieux des grandes surfaces

Christian Bégin, toujours en colère? Depuis son passage fort médiatisé à Tout le monde en parle au cours de l’automne 2004, on est resté sur cette impression…

Eh oui, son intervention a marqué nos esprits! Deux ans plus tard, P45 voulait en savoir plus sur ce qui anime maintenant celui-ci. L’artiste choisit désormais de passer à l’action.

Contrairement à un bon nombre de ses collègues, Christian Bégin n’hésite pas à créer et à participer à des projets artistiques dérangeants, mais nécessaires. Il s’implique aussi socialement auprès de divers organismes et continue de dénoncer tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Bref, on peut dire que Christian Bégin est quelqu’un d’inspirant… Paraît qu’il faut faire des choses à sa mesure pour espérer que le monde commence à changer!

Fort occupé ces temps-ci, l’acteur et auteur présente en région sa première création Circus Minimus. Il s’apprête également à reprendre son rôle de Pierre-Marc dans La Société des Loisirs, une pièce corrosive écrite par François Archambault. Vraiment, c’est pas mal rare que des œuvres théâtrales contemporaines d’ici connaissent un succès aussi vif!

Attablée au très tendance café Byblos, votre collaboratrice a eu le privilège de s’entretenir longuement avec ce comédien engagé. Christian Bégin m’a généreusement parlé de son métier et de tout ce qui lui tient à cœur.

Sur La Société des loisirs

«Pierre-Marc, mon personnage est enfermé dans le rêve de sa conception du bonheur. Sa vie est comme un polaroïd. Il se perd dans l’acquisition effrénée de biens, la réussite professionnelle et la performance. Pierre-Marc est désincarné et prisonnier du mensonge. Il croit à «la société des loisirs» promise. Le portrait tracé n’ouvre pas de porte sur l’espoir. Les personnages sont perdus et vidés. Anne-Marie (Geneviève Néron) fait preuve de compassion en leur offrant de faire un trip à trois. Un portrait teinté d’humour noir et d’autodérision est offert. Pierre-Marc et Marie-Pierre (Marie-Hélène Thibault) ne s’en sortiront pas, même s’ils sont encore jeunes. L’espoir réside dans la réflexion que suscite la pièce…»

A-t-il des affinités avec son personnage?

«J’estime qu’il est assez loin de moi. Mais c’est sûr qu’il y a une part de nous dans tout personnage. Je ressemble à Pierre-Marc et suis sensible à ce modèle proposé par la société. Je le conteste, même s’il me séduit. Je fais le choix de le remettre en question. Pierre-Marc est incapable d’en arriver là et s’enfonce. La Révolution tranquille a laissé un grand vide généralisé. La perte de valeurs communes, la mort de Dieu, l’individualisme exacerbé nous ramènent à notre soif de sens et désir du sacré. Cette recherche se fait souvent par des chemins qui nous conduisent loin de nos besoins profonds. L’héritage des post baby-boomers se perpétue, malgré l’émergence de mouvements qui remettent les choses en question.»

Sur son virulent Circus Minimus

«J’ai eu envie de traiter de la mort d’un monde et de la nécessité d’en inventer un autre. Le désir de parler de l’urgence d’agir et d’arrêter de chialer était présent. Ma colère et mon indignation ont été les moteurs de mon écriture. Le clown sacre et ne fait rien. Il est prisonnier du cynisme et de son inertie. Ce cirque minable évite l’hyperréalisme induit par un milieu urbain. J’ai voulu proposer métaphoriquement l’effondrement d’un monde. Le type de cirque itinérant représenté dans Circus n’existe pratiquement plus.»

Qu’est-ce que l’art, Christian?

«L’art apporte une vision réinventée du monde. Ce regard est un moteur de changement social. Il fait réfléchir sur le monde et peut induire une action. En écrivant Circus, je fais quelque chose et avec La Société des loisirs, ça provoque par ailleurs des prises de position. Le germe d’une réflexion semée, c’est un pas vers la mise en marche. Ces deux pièces ont été jouées en tournée et il y a eu des discussions intéressantes avec le public.»

Sur les divers médiums

«Je ne peux me passer du théâtre. C’est un espace de liberté totale et un lieu de rencontre. Le rapport direct est précieux et le travail d’évocation constitue un cadeau pour le spectateur. J’aime aussi la télé et le cinéma. Ils permettent une intimité du jeu. Je suis privilégié, car Rumeurs et Vice Caché sont des émissions signifiantes pour moi. Finalement, la construction des personnages est différente dans les trois médias. Il faut nuancer son jeu pour réussir à faire passer l’émotion.»

Sur son implication sociale

«Je suis serveur au restaurant Robin des bois et m’implique auprès de Leucan , d’Amnistie Internationale et de l’AED du docteur Gilles Julien. J’ai besoin de descendre marcher dans la rue pour des causes qui me tiennent à cœur. J’ai rencontré des gens allumés et animés d’une envie de faire bouger les choses. Ça m’a donné espoir de côtoyer ces êtres en mouvement. Je suis un peu pessimiste de nature.»

Retour sur sa sortie publique…

«Je suis tanné d’être associé à cette guerre que j’aurais déclenché entre comédiens et humoristes. Le cœur du débat a été occulté par notre fâcheuse manie de préférer se battre plutôt que débattre. Mais j’ai ma part de responsabilités dans la médiatisation de cette affaire. Je n’aurais pas dû parler de Stéphane Rousseau dans les Invasions Barbares, car ça ouvrait la porte aux mauvaises interprétations. Le message a mal passé à la télé. Ma lettre écrite au Voir faisait mieux état de ma pensée. Je voulais dénoncer le règne du star-system, afin de maximiser les recettes en salle.»

Sur la télé-réalité

«Je haïs Loft Story, Occupation Double et ces autres pseudo jeux qui montrent la vacuité de nos vies avec complaisance et sans pudeur. C’est la quintessence du vide, le triomphe de la médiocrité et l’apologie du vulgaire. Ça m’attriste que nos ados carburent à ça. Une vision calculatrice et superficielle de l’amour est présentée. Je ne comprends pas que ça attire tant de monde. Ces gens sont prêts à tout pour devenir des vedettes instantanées. Quand nos vies sont rendues tellement insignifiantes, et qu’on a besoin de voir un simulacre petit et indécent du vide de celles-ci à la télé, je trouve ça inquiétant et surtout triste…»

La Société des Loisirs est présentée en reprise au Théâtre du Rideau Vert du 31 octobre au 11 novembre. La pièce sera ensuite en tournée au Québec.

La tournée de Circus Minimus se poursuit à travers la province jusqu’au 14 décembre.


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