Chronique linguistique

Numéro 23

5 novembre au 2 décembre 2004

Un texte de
Marie Jasmin

Publié le 5 novembre 2004 dans
Chroniques, Marie-au-Japon

p_MarieAuJapon_1104.gifJe suis assise sur une chaise gratuite. Rareté: au Japon il faut se payer un café à cinq dollars pour acheter le droit de s’asseoir. Une option un peu moins onéreuse pour la pause du midi est le soba à deux piastres, investissement qui vous permet d’occuper, debout à un comptoir, entre deux hommes d’affaires, un espace un peu moins large que vos épaules, pendant sept minutes, et d’aspirer vos nouilles en faisant slurp slurp avant de reprendre le travail.

S’asseoir au soleil n’est pas dans les choix. Les bancs publics n’existent pas, et les escaliers des gares sont gardés par de vieux messieurs qui aiment porter des chapeaux d’agent de sécurité et abuser d’arguments invincibles comme «On ne peut pas s’asseoir, c’est la règle.» ou bien «C’est non. Parce que c’est la règle.»

J’ai découvert la chaise secrète à Kobe, au deuxième sous-sol d’un centre commercial qui est tellement contemporain que le plancher est translucide et n’arrête pas de passer du bleu au rose au vert et dont les colonnes de simili-marbre sont pleines d’orifices qui diffusent de la musique nouvel-âge pour relaxer les giga-honorables clients. Je suis une jeune maîtresse d’école en pause du midi. Je m’ennuie.

~~~ Chronique linguistique ~~~
Je rêve d’écrire le livre de Québécois de l’école Empire pour laquelle je travaille, et de l’enseigner. Nous offrons, dans l’Empire, des leçons de Punjabi, de Tagalog et de Bulgare, mais pas de Québécois. C’est dommage parce que depuis que je me suis expatriée, je souffre subitement d’un amour incontrôlable pour la langue de ma mère. J’en serais un bon professeur. Malheureusement ça n’intéresse que peu de gens de savoir qu’on puisse s’enfarger dans les fleurs du prélart. Dommage.

Dans mes rêves absents, quand je regarde par la fenêtre du train Hankyu dont l’intérieur est en simili-bois, j’imagine que je craque sous le stress hiérarchique japonais et qu’une folie s’empare de moi et me fait basculer dans l’explication des origines étymologiques possibles de «quétaine». J’ai vraiment rien à faire dans le train.

Aussi, ça me ferait pas mal plaisir si mes étudiants comprenaient que je ne suis pas Française.

Je vais vous faire une démonstration de la petite Marie-au-Japon qui enseigne avec un accent de Parisienne snob. La méthode de l’Empire est simple: il suffit, en montrant des images, de poser plein de questions évidentes dont on a fourni préalablement la réponse à l’étudiant, jusqu’à ce qu’il puisse y répondre comme du monde.

À la première leçon, après les «bonjour» et les «enchanté», Maître Marie (ici il y a trois types de personnes qu’on appelle Maître : les médecins, les juges, et les professeurs) Maître Marie, donc, s’écrie, en pointant une feuille: «C’est un papier!», puis elle pointe une revue avec plein d’enthousiasme en disant: «c’est un magazine!» pour ensuite diriger, tout excitée, le crayon pointeur vers un soulier brun en disant: «c’est un souli…c’est une chaussure marron!»

Après quelques répétitions de cet illuminant exercice, Marie demande en montrant de nouveau la feuille et en prononçant beaucoup le point d’interrogation, pour faire comprendre que cette fois-ci elle ne déclare pas elle questionne, «Qu’est-ce que c’est?». L’étudiant répond docilement: «C’est un papier.»

Ai-je déjà mentionné que je m’ennuyais?

Mes aventures françaises ne s’arrêtent surtout pas aux chaussures marron. Tout notre matériel de français langue seconde n’est que séries de louanges chantées par un chœur de petits anges tout-nus à notre bienheureuse Mère Patrie. Je suis donc pognée pour consacrer soixante pourcent de mon temps en classe, à deux cents yens la minute je vous le signale, à enseigner la France.

Il faut que j’introduise le conditionnel aux internationaux de tennis Roland-Garros et le subjonctif aux galeries LaFayette. Mon bout préféré est le Minitel («le futur simple!» affirme avec conviction le matériel de l’Empire, achevé d’imprimer à Paris ©1986) Il y a aussi les conquêtes qui sont un fun noir. Dans l’un des manuels il y a une excellente page intitulée «Les colonies de la France» qui est divisée en trois encadrés dont les textes sont plagiés sur des brochures d’agence de voyage.

Dans l’encadré numéro deux, entre les palmiers du Cambodge et le sable de la Côte d’Ivoire, on voit, vous l’avez deviné, la photo d’un ski-doo à St-Jean-de-Matha. Des fois quand j’ai un petit peu d’énergie pour le zèle, j’ajoute que la France, au lieu de se bidonner quand ils parlent, ses «colons» en Amérique, il faudrait les vénérer puisqu’ils sont assez tête de cochon pour avoir continué à parler pendant 240 ans la langue d’un pays-mère qui les a échangés comme ça contre la Guadeloupe et les a abandonnés tout seuls dans la neige avec les méchants Anglais.

Heureusement pour la France, ça n’arrive pas souvent que je fasse du zèle, le café de bureau à chaque pause ne me procure qu’une courte sensation de légère dépression. Et puis, mes étudiants prennent immanquablement la défense du pays qui est le sujet de leurs leçons, ainsi que de leur dévotion et amour inconditionnel. Je leur pardonne. Moi aussi il y a un pays qui m’a rendue assez folle de lui pour que j’aille y enseigner.

Bon bien coup donc, je vais me résigner à expliquer le Québécois à des étudiants fictifs. De toute façon, c’est une langue inutile.

L’inutilité ne manque pas de charme. Quoi de plus poétique que la beauté inutile! Surtout quand la beauté est très stricte dans son absence de logique. C’est rare, une langue qui comporte des règles sur la façon dont il faut ne pas savoir l’écrire pour la parler correctement.

Vous n’aviez pas remarqué ? C’est sur quoi porterait ma première leçon, intitulée l’analphabétisme dans le Québécois.

La leçon commencerait tout innocemment par la liaison, une horreur dont je n’avais aucune idée de l’existence avant d’avoir à l’enseigner. Maintenant elle me procure amplement le malheur d’avoir à corriger mes étudiants, sachant tout à fait que c’est la pire torture pour eux. En effet, les Japonais sont parfaits, et ils vivent constamment dans la terreur de faire une faute, ce qui est un péché capital dans un pays parfait.

Mais, aussi incompétente que je sois dans le sadisme, il faut bien que je les fasse souffrir en les reprenant tout le temps. En effet, après que j’aie déclaré «il est Allemand» en montrant un typique Bavarois, mes étudiants tout forts de cette nouvelle connaissance me font de belles phrases comme: «les Tallemands parlent Tallemand».

Aviez-vous remarqué que pour dire «il est Allemand» il faut non seulement savoir orthographier proprement le français avec toutes ses secrètes lettres muettes, mais en plus il faut savoir les voyelles? Il n’y a rien là, si on a appris les voyelles quand on était petit. Expliquer la liaison à un enfant prend trente secondes : «Il faut que tu prononces les lettres muettes devant les voyelles.» «C’est quoi les voyelles?» «C’est aeiou.» «Compris!» Et l’enfant sourit.

Mais les adultes, ça a tellement peur. «Monsieur Tanaka, c’est bien mais vous devrez à l’avenir prononcer les lettres muettes devant les voyelles.» Panique. «Quoi? C’est une école de conversation ici, on m’a dit que le cours ne toucherait pas à l’écriture.» «Vous devrez apprendre à écrire.»

Sueur coulant doucement jusqu’au cou: «Mais comment puis-je savoir si une lettre est une voyelle?» «C’est a e i o u.» Découragement : «Est-ce qu’il y a un moyen de reconnaître une voyelle sans apprendre ça par cœur?» «Non.» Imploration: «?» Silence. Désespoir.

Mais si j’enseignais le Québécois, c’est là que j’atteindrais vraiment le nirvana de l’institutrice: «Monsieur Tanaka, apprenez ceci: au Québec, comme au Japon, il est interdit de commettre une faute d’orthographe. Il faut donc retenir par cœur non seulement la version correcte de l’écrit mais en plus la version incorrecte de l’oral, comme suit:

Écrire: Hier, je suis allé au cinéma.
Mais dire: Hier, je suit allé au cinéma.
Écrire: Ça vous tente?
Déclarer: Ça vous tente-tu?
Écrire: Tu es un bon élève.
Affirmer: Tu est un bon élève.
Et ainsi de suite. Compris?» «Euh…»

La leçon suivante porterait sur les règles de la prononciation.

«Faites bien attention, Monsieur Tanaka, de toujours prononcer le a final des mots comme le o de Noël. Votre nom a justement le malheur de se terminer en a, il subira donc la transformation Québécoise. «Papa» est une exception: c’est le premier a, et non le dernier, qu’il faut changer en o. (oui, nous les francophones avons l’aberrante certitude que l’exception confirme la règle.)

Et retenez ceci: vous devrez toujours mettre un petit s après un t qui précède un i ou un u, comme tsirer ou tsuer. Pour la lettre d c’est un petit z qui précédera les i et les u, comme lundzi, mardzi,… et perdzu. C’est clair? Remarquez aussi que pour dzire «elle» on prononce «a» mais pour dzire «elles» par exemple il faut prononcer «i».

«A fait ci. I font ça. Alle a ci. (vestige de liaison) I ont ça.» En passant «par exemple» est un synonyme de «par contre». Observez finalement la promotion dzu «on» au poste de première personne dzu pluriel. La conjugaison au «nous» existe et elle est très belle mais n’a aucune fonction, c’est un peu comme une fleur en plastique linguistique.» «…Euh…» «Sachez le tout par cœur pour Lundzi.»

La leçon numéro trois, j’intitulerais : «La paranoïa dans le Québécois.»

«Le Québécois, Monsieur Tanaka, est une langue possiblement en voie d’extinction à cause de la méchante culture anglaise. On peut donc, quand on écrit, utiliser librement des mots d’origine tierce dans des phrases comme «Ça fait zen.» Mais l’anglicisme fait pisser dans leurs culottes les francophones en Amérique et il est proscrit.

Alors que les Français s’en fichent et font du shopping les week-ends, au Québec on est anglophobe et on magasine la fin de semaine. Contrairement à ce qu’affirme le manuel de l’Empire, ceci n’est pas un parking, c’est un stationnement. Je vous enverrai un courriel auquel j’annexerai un document que vous pourrez télécharger et qui contiendra la liste des anglicismes à bannir de votre vie. Vous pourrez aussi consulter cette liste sur mon site toile.» «Euh, en Japonais, pour web page on dit webu page et pour download on dit downloado, c’est plus simple…» «Je sais.»

Je sais, mais quesse-tu veux, c’est que nous-autres les Québécois, il faut bien qu’on protège ce qu’on a. C’est charmant, le Québécois. Je suis sûre que dans une décennie ou deux, quand la globalisation aura fait ce qu’elle a à faire, quand tout sera partout pareil et que le Québécois sera presque identique au français, alors (mais alors seulement), les Français reconnaîtront enfin le charme exotique d’une langue qui vient de la forêt. (Par exemple, «je suis tannée!» signifiant que je me sens comme une peau qu’on a battue sans arrêt pendant plusieurs heures pour en faire du cuir…).

Amélie Nothomb peut bien gagner le prix de l’Académie française en parlant de Prévert et d’Aristote. Moi je gagnerai le prix de l’Académie française en citant Passe-Partout. Ça va prendre du temps, mais ça viendra, vous verrez!

D’ici là, il faudrait juste pas qu’on l’étouffe, la flamme de la culture, en l’enfermant sous un globe de verre pour la protéger. La chandelle en mourrait.

En tout cas, je m’excuse d’avoir produit une chronique si longue. C’est parce que je suis en punition pour retard, je subis donc le supplice des deux leçons dans une ville lointaine, l’une à 9h le matin et l’autre à 7h le soir. Il est encore heureux que je puisse passer ces huit heures de rien-faisage dans la béatitude de la chaise gratuite.

Je dois en plus faire des courbettes pleines de remords à toutes les secrétaires de l’Empire, écrire un rapport complet et détaillé sur mes erreurs, en prenant sur moi, subtilement mais sûrement, tous les torts de l’Empire, et aussi lire, approuver et signer les fax de bêtises de ma boss l’Impératrice tous les jours, partout où je vais. Pendant une semaine. Pour cinq minutes. Calvaire!

La leçon suivante s’appellerait le Québécois et le catholicisme. Mais celle-là je vous la donne pas.


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