Chronique martienne

Numéro 19

4 au 12 juin 2004

Un texte de
Marie Jasmin

Publié le 4 juin 2004 dans
Chroniques, Marie-au-Japon

p_MarieAuJapon_0604.gifÇa fait un an aujourd’hui que, sans raison, je vis au Japon, que j’enseigne le français ici, loin, dans une école tellement grosse que c’est un empire. Un an d’Asie. Un an d’amour. Un an de Tak, mon Japonais, qui m’a donné sa langue, son pays. Oui, j’ai changé. Deux semaines de vacances à Montréal ont suffi pour que tout le monde se rende à l’évidence: je vis légèrement décalée, désormais je serai une Étrangère au Québec, ce qui me fait un peu peur parce que je ne suis pas japonaise non plus.

J’ai célébré mon anniversaire de voyage toute seule dans l’avion avec une mini-bouteille de vin, en rentrant de mon petit séjour dans la belle province. Il faisait beau, j’ai pu voir la neige en Alaska et les traces des bateaux de pêche sur l’océan. Et puis tout doucement, j’ai atterri sur une île où l’imagination est tuée dès l’inscription au service scolaire à l’âge de cinq ans. Sans billet de retour. Youppi.

J’ai été accueillie par LA VOIX.

Je l’avais oubliée, mais elle est TOUJOURS là. Toujours.

LA VOIX est préenregistrée, souvent féminine, et omniprésente comme Dieu. Elle vous rappelle que «Vous arrivez en haut de l’escalier mobile. Faites attention car le plancher, lui, n’est pas mobile. Si vous avez des enfants, veuillez les tenir par la main, et veuillez respecter vos aînés».

Je n’exagère pas, la voix omniprésente dit vraiment ça! Dans le métro, c’est: «La prochaine station est Shinsaibashi, Shinsaibashi, la porte s’ouvrira à votre droite, il faut transférer ici pour la ligne Nagahoritsurumiryokuchi, pour ceux qui vont au centre-de-photo-Naniwa-le-plus-grand-centre-de-photo-à-Osaka-et-le-meilleur, vous débarquerez ici, n’oubliez pas votre parapluie, l’espace entre la rame et le quai est grand et c’est terriblement dangereux donc faites attention, Shinsaibashi, Shinsaibashi».

Le coup des pubs parlantes, fallait y penser! Les trains nippons ne manquent pas non plus de politesse ni d’instinct maternel, et, à répétition, rappellent aux petits et grands que: «Encore une fois aujourd’hui nous remercions bien bas nos honorables clients de prendre le très humble train JR. Le train arrivera au quai numéro cinq et compte sept humbles wagons. Veuillez s’il vous plaît attendre en deux files, derrière la ligne jaune. Le train arrive, faites très attention. Osaka. C’est Osaka. S’il vous plaît n’utilisez pas votre téléphone dans le train parce que cela pourrait irriter les honorables passagers. Éteignez votre téléphone. Le train part, faites attention».

Je n’ai jamais compris la différence entre entendre du monde parler ensemble dans le train et entendre quelqu’un parler au téléphone dans le train, mais la conversation ordinaire est apparemment une activité jugée acceptable. LA VOIX omet aussi de mentionner les passe-temps-dans-le-train offusquants suivants: se maquiller, se friser les cils, se raser, ôter ses chaussures et ronfler, lire des magazines de pornographie infantile illustrés, s’effondrer lourdement sur les autres passagers après avoir pris un verre de trop, s’écrier «mukatsuku!» avec une petite voix aiguë, etc.

Mais il faut bien admettre que les activités ci-haut ne sont pratiquées que par une petite minorité des passagers, alors qu’une immense proportion du monde aime bien jaser ou s’envoyer des messages avec leur portable dans le train. Mais qu’est-ce que vous voulez, LA VOIX a horreur du téléphone et ce genre de comportement irrespectueux est donc banni sur les lieux de son emprise. Le pouvoir de LA VOIX ne se limite hélas pas aux transports en commun. Elle vous suit au travail, aussi: «Onzième étage. Il y a une très honorable personne qui descend ici. L’ascenseur descend. Premier étage. Bonne soirée».

J’aime bien qu’une machine me souhaite bonne soirée. Ça a un petit côté surréaliste dérangé qui m’enveloppe d’une douce folie, quand je rentre enfin chez-moi après une longue journée, que je suis trop épuisée pour penser, et que je marche gentiment dans une petite rue étroite qui foisonne de machines distributrices de thé sous un couvert luxuriant de fils électriques et de lanternes.

À ce moment-là passe un charmant camion des services d’éboueurs, qui, ici, sont aussi gros que le tracteur à gazon de mon papa, sont bleu poudre avec des fleurs roses, et émettent de leur timbre électronique un peu vacillant la version locale de Au clair de la lune. Brusquement, le petit camion est possédé par LA VOIX: «Je tourne à gauche. bibip bibip. Je tourne à gauche. bibip bibip. Je tourne à gauche. bibip bibip. Je tourne à…».

Certains feux de circulation piétonne parlent aussi («Je suis rouge. Veuillez patienter.»), et ce qui me semble être des peuples entiers traversent les intersections de la métropole sur l’air de Toriansei toriansei, une chanson du Japon médiéval traitant d’une traversée sous des portails rouges vers le dieu inari, traversée dont le retour est incertain. C’est un peu déstabilisant mentalement de traverser la rue au Japon, c’est toujours une juxtaposition intense du futurisme au passé. Ça donne le vertige.

Enfin, quand je crois naïvement être bien à l’abri de LA VOIX dans le confort de mon appart en béton, à minuit et demi, une musique préenregistrée retentit sous mon balcon. C’est la camionnette du petit vendeur de bonbons au riz qui passe en déclamant sur un air qui me fait penser à des funérailles électriques: «Wwwaaaaaaaaaaaaaaa_rabiiiiiiiiiiiiiiiiiii_mooochiiii! Ils sont chauds, ils sont chauds, mes warabimochi. wwwaaaaaaaa_rabiiiiiiiiiiiiiiiiii_moooochiiiiiiiiiiiiiiii!».

J’ai tout le temps ça dans la tête.

«Waaaaaaaaa_rabiiiiiiiiiiii_moooooochiiiiiiiiiiiiiiiiii!!!».


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.