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Leonard Cohen, sur la frontière californienne
Un texte de Mathieu Meunier
Je pédale les derniers miles de l’Oregon avec une chanson de Cohen en tête, The Partisan. Depuis au moins deux heures, je me répète bêtement «the frontiers are my prison». Probablement parce que je me trouve à proximité de la frontière californienne et de la Pelican Bay State Prison, là où les plus dangereux criminels de Californie purgent leurs sentences.
Supermax. Ce n’est pas le nom d’une boisson énergisante. Plutôt le terme moderne attribué à cette prison, caractérisée par des unités d’incarcération à sécurité plus que maximale. Dans mon petit guide, on me recommande de n’embarquer aucun «hitchhiker». Ça tombe bien, je n’ai pas de place.
Les paroles de Cohen prennent toute la place. Elles m’envahissent même. Je tente de m’en débarrasser, doucement, comme on ouvre la porte pour laisser sortir une bibitte inconnue, au lieu de la piétiner.
L’idée d’approcher une frontière me procure un certain plaisir. Celle de pédaler tout près d’une prison m’angoisse un peu. Je ne crains pas de me faire accrocher par un détenu évadé en manque de violence, c’est plutôt le paradoxe qui m’angoisse.
Celui du gars qui carbure à coups de pédales, libre, aux côtés d’un établissement où le concept de liberté est enfoui profondément. Là où on troque la liberté pour l’espoir, dès le début de la sentence, aussi longue soit-elle. Là où la frontière est un mur, épais. Dans le cas de la Pelican Bay State Prison, là où la folie offre parfois un refuge plus vivable que le quotidien.
Souvent critiquée, Pelican Bay s’est forgée une réputation qui fait grincer des dents. La moitié des détenus gravitent dans un environnement carcéral traditionnel, hautement sécuritaire. L’autre moitié, dans un endroit nommé Security Housing System (SHU). Les édifices blancs du SHU forment un grand X, entourés d’une clôture électrique, à l’intérieur desquels les détenus passent plus de 22 heures par jour dans une cellule, en complète isolation. Peut-être tentent-ils, eux aussi, de se débarrasser d’une phrase tenace qui martèle leur cerveau. L’histoire ne le dit pas.
Depuis son ouverture en 1989, de nombreuses poursuites judiciaires ont entaché l’administration de la prison. Un cas de torture s’est soldé par un dédommagement de près d’un million de dollars à un détenu. Des psychiatres s’entendent pour définir le syndrome SHU, similaire au syndrome post-traumatique. Un juge a conclu que plusieurs prisonniers ont été victimes de violence excessive, de cruelles punitions et de lacunes en soins médicaux. Un portrait qui fait penser à une certaine prison américaine en sol cubain. Y faut croire qu’on fait des omelettes avec des œufs.
Bien que j’adore la chanson de Cohen, je tente par tous les moyens de penser à autre chose. Parce que deux heures à se répéter la même phrase, bien que fort jolie, c’est long. Faites le test.
Prenez «Un beau cumulus flotte dans le ciel», par exemple. Un bijou de phrase. Harmonieuse, ronde en tête, avec des teintes de liberté. Répétez-la pendant cent vingt minutes. Sans répit. On s’en reparlera.
Comme un insomniaque s’acharnant à dénombrer les brebis, je m’efforce d’insérer une autre phrase, une autre pensée, entre mes deux oreilles rougies. Même l’image de dénivellations siliconées californiennes, recouvertes de dentelle, n’arrive pas à susciter l’intérêt de mon esprit. Même pas proche. Toujours Cohen qui résonne. C’est mieux que Wilfred, mais ça commence à faire.
J’aperçois la pancarte qui souhaite la bienvenue en terre californienne. Ce n’est qu’une pancarte. Qu’une frontière. Mais ça veut tout dire. Je réalise que je pédale sur ma frontière entre le rêve et la réalité et cette vulgaire pancarte me rappelle que j’avance.
Sans m’en rendre compte, je fredonne maintenant «the frontiers are my freedom», en direction de Crescent City, première ville californienne importante sur la 101. J’ai peut-être échangé quatre trente sous pour une piasse mais je suis bon pour un autre deux heures à répéter cette phrase. C’est peut-être ça la liberté.

