Chronologie d’une déception amoureuse

Numéro 179

25 February au 4 March 2010

Un texte de
Camille DT

Publié le 25 février 2010 dans
Fiction, Les rendez-vous manqués

Chronologie d’une déception amoureuse

«Moi qui croyais mourir si jamais l’amour de ma vie – soupir – me quittait, je ne m’en sors pas trop mal. J’ai sorti mon kit de deuil.»

11 février – 19h39

Assise en face de mon beau prince, avec devant moi des antipasti maison préparés par ma personne (pas Josée di Stasio pour deux cennes), je fantasme.

Il me parle, je pense à ce que je lui ferai à manger demain. Une gorgée, je reprends mes esprits. Il m’invite à souper chez son père la semaine prochaine, me dit qu’il m’aime. Je pense à mon set de vaisselle, le sien est mieux? J’oublie mes 4-5 assiettes et me réconforte à l’idée d’emménager avec sa bibliothèque. Sa bibliothèque et pis ses fesses, ses cheveux, son sourire.

12 février – 6h18

Je dois me lever tôt pour le travail, je m’en veux d’être arrivée en retard la veille, l’avant-veille et l’avant-avant-veille. Je serais bien restée dormir avec lui… Il me regarde avec ses deux yeux croûtés, étrangement appétissants, m’avoue qu’il s’ennuiera de moi ce week-end. Il m’accorde la garde de son chandail en guise de réconfort, on est les prochains Sonny and Cher, Marvin Gaye and Tammi Terrell.

14 février – 19h22

Il me téléphone, me sert sa voix de tragédien grec, finit par m’avouer qu’il est de retour en ville. Il ne se sent pas vraiment bien, mais «c’est bon, on se verra demain».

J’accours à son chevet, je ne le laisserai tout de même pas dans cet état, pas le soir de la Saint-Valentin en plus. Bien que je n’aie jamais cru à toutes ces coutumes de roses et de cartes aux messages cheaps, j’ai finalement quelqu’un, ça me tente un peu moins de jouer à la fille amère. Moi aussi, j’ai le droit de me faire livrer des sushis et de jouer à des jeux de société aux noms louches.

14 février – 19h56

Il m’ouvre la porte, son allure de dur mutée en une version bidon de Rimbaud genre Leonardo.

Je le serre dans mes bras, lui dit que tout ira mieux. L’amour, ça me rend maternelle. Il commence, «je me sens vraiment mal de te dire ça…» Est-ce que je peux juste crisser mon camp tout de suite? J’attends la fin de son sp(l)ee(n)ch de «c’est pas toi, c’est moi», «je ne me sens pas à la hauteur» et «tu mérites mieux».

Il me déballe son sac, m’explique sa vie professionnelle, son enfance, sa première blonde, ses voyages, ses problèmes d’estime. Je considère la possibilité de partir d’ici, de pogner ce que j’ai laissé dans sa chambre, de lui dire que dans l’fond, je ne l’aimais pas. À la place de ça, je reste là à l’écouter, à me dire qu’il me rappellera demain, que c’est une mauvaise passe. Les zArtistes ont tous ça, des mauvaises passes, des refus de subventions qui se transforment en crise existentielle, en envie de se tirer une balle sur du Elliott Smith.

14 février – 21h45

Je savais que c’était trop beau. Je savais que ça me ferait du mal de faire des projets à long terme, que son idée de souper chez l’père en était une mauvaise. Dompage en règle le soir de la Saint-Valentin, même Raphaëlle Germain ne ferait pas mieux.

Le pire dans toute cette histoire, c’est que je ne lui en veux même pas, call me crazy, je le trouve presque smatte. J’ai clairement compris que le «j’ai besoin de temps, de faire le ménage dans ma vie avant de pouvoir te donner la place que tu mérites», ça voulait dire «j’ai l’goût de fourrer d’autres filles».

J’ai quand même envie de lui laisser du temps de jeu, d’hiberner pour les deux prochains mois pour que mon homme assouvisse ses besoins, qu’il se fasse au titre de chum. Je sais qu’il m’aime.

20 février – 9h23

Je devrais peut-être accepter le fait que mon prince ne veuille plus rien savoir. Depuis quand être amoureux, c’est dur sur le moral? Depuis quand un gars qui «peinture» a-t-il un emploi du temps chargé?

Je veux bien croire en nous, mais paraîtrait-il que ce n’est pas sain, que je vais me faire mal. Je ne sais pas si c’est le déni, mais pour le moment, je ne suis pas fâchée, pas triste non plus. Prends ça dans tes dents, Géricault!

Moi qui croyais mourir si jamais l’amour de ma vie – soupir – me quittait, je ne m’en sors pas trop mal. J’ai fait semblant d’avoir de la peine pendant quelques jours, j’ai sorti mon kit de deuil. Je me suis nourrie uniquement de sucre raffiné et de vin rouge, je suis, moi aussi, capable de faire ma romantique.

J’ai pris plaisir à écouter en boucle Jesus etc., mais maintenant, ça me saoule. Je n’ai pas le temps de m’en faire pour un Terry Richardson du canevas. Pour un Mark TheCobraSnake de la finance, peut-être. Il pourrait au moins me sortir, lui…

Je remets mes bottes roses et ce soir j’irai frencher. Fuck le déni.


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3 commentaires
  1. Vince says:

    Ah la la.
    J’ai vécu sensiblement la même histoire.

    Fuck le déni.

  2. Geneviève says:

    Ces soirs où on part avec une envie de frencher la vie sont fort divertissants. Bravo. Belle remontée.

  3. Frank'O says:

    il m’est arrivé la même chose… pour la st-valentin…
    Par contre je n’ai pas de bottes roses… alors pour le frenchage…

    Merci!

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