Comme Mozart avec un gun

Numéro 18

7 mai au 3 juin 2004

Un texte de
Thomas Garman

Publié le 7 mai 2004 dans
Fiction, Nouvelle

p_nouvelle_0504.gifVoici, ô Prétendants, l’épreuve qui vous est proposée. Je vous apporte le grand arc du divin Odysseus. Celui qui, de ses mains, tendra le plus facilement cet arc et lancera une flèche à travers les douze haches, je le suivrai…
L’Odyssée, chant 21

J’avais trouvé un gun et j’avais décidé de l’utiliser dans un projet artistique. L’idée m’était venue pendant que Sixtoo était aux platines, au lancement de Antagonist Survival Kit, et que derrière moi j’avais entendu Pénélope dire «C’est en se servant de ce qu’on connaît qu’on fait le meilleur art». C’est elle qui m’avait appris que tuer un homme pouvait être un art zen. Son art à elle, c’était la mode. C’est pour ça qu’elle s’habillait comme ça.

À l’époque, les Russes de Little Odessa essayaient de s’emparer du marché montréalais de l’héroïne. Pendant des mois, j’avais habilement épié une bande de trafiquants de l’Est de la ville, et j’avais fini par trouver l’entrepôt où ils gardaient leur stock. Puis, une nuit, j’y ai mis le feu.

Plus tard cette nuit-là, trois membres de la bande ont décidé de se rencontrer pour discuter de ce qu’ils devraient faire. Ils se sont rejoints au Bily Kun à 23h, puis se sont assis sur la banquette en demi-cercle, sous le booth du DJ. Je m’en souviens très bien parce que le barman, avec qui je bavardais pour passer le temps, venait de me demander «Est-ce que la raison peut faire mieux que donner de l’éloquence aux préjugés?». Les barmen sont très philosophes, au Bily Kun.

J’ai pris congé des rêvasseries épistémologiques du barman. En sortant, j’ai donné 50 $ à une serveuse pour qu’elle apporte un paquet-cadeau aux gars. Du trottoir, à travers la fenêtre, je l’ai vue aller le porter. Dans la pénombre du bar, l’emballage holographique argenté, comme vivant, semblait vibrer au rythme de la musique et de la lumière vacillante des chandelles sur les tables.

Le paquet contenait quatre choses :1) Un exemplaire de Kid A, le disque de Radiohead. C’était un élément d’authentification qui avait une signification spéciale pour mon employeur. Je ne peux pas en dire plus. C’était semblable à ce qu’on voit dans les films, quand le chef de la bande dit «Assurez-vous de lui tirer une balle dans la tête. C’est notre signature. Une balle dans la tête»; 2) Le gun que j’avais trouvé, auquel j’avais enlevé le percuteur; 3) Un Polaroid de l’intérieur de l’entrepôt juste avant l’incendie, qu’eux seuls pourraient reconnaître; 4) Une note leur étant adressée: «Venez me rejoindre au Blizzarts, à 1h. Je porterai un T-shirt noir avec Dead as tekno inscrit dessus en lettres dorées. Apportez le gun. Signé: Hologramme».

Je les ai attendus au Blizzarts. À ce moment-là, il y avait au-dessus du bar une estampe japonaise que j’aimais contempler. La calligraphie était l’œuvre du maître zen Ikkyu et disait: «Aussi longtemps que de l’air entre dans vos poumons, un cadavre sur le bord de la route vous semble très différent de vous». J’étais assis, fumant une Gauloise, quand le set de DJ Maüs a commencé.

Pour passer le temps, j’ai réfléchi à ma vie. Je me suis perdu dans mes pensées, et les bruits du bar ont disparus. J’étais paralysé, comme hypnotisé par la fumée de ma cigarette. Je pensais à la moralité. À la différence entre le bien et le mal. Je n’avais pas l’impression d’être une bonne personne, mais j’étais un artiste, et une logique différente s’applique aux artistes. Pourriez-vous imaginer quelqu’un qui saurait comment bien agir, mais pour qui ce ne serait jamais le motif de ses actions? En d’autres mots, quelqu’un pour qui les exigences du bien et du mal ne seraient jamais une motivation? Je me suis dit qu’un homme devait faire plus que de se contenter de se donner des airs de moralité. Un homme devait agir en fonction de ce qu’il considérait être la bonne chose faire. Sauf que dans mon cas, la question avait toujours été: comment mon opinion de ce qui devait être fait était-elle reliée à mes motifs pour agir? Mes motifs étaient bons, mais mes actions étaient mauvaises. Pourtant, je faisais toujours ce qui devait être fait. J’avais appris à aller au-delà des notions de bien et de mal. À agir par nécessité. Sauf que…

Mes pensées ont été interrompues par l’apparition à mes côtés de Pénélope. En la voyant, j’ai repris conscience de la musique. En souriant, elle m’a dit: «Je te montre un truc avec un couteau, si tu me paies un verre». Je lui ai bien sûr payé un verre. Je me serais crevé les yeux, si elle me l’avait demandé. Elle a pris son verre sans dire un mot et s’est dirigée vers la piste de danse, disparaissant dans la foule.

Les gars de la bande sont arrivés à l’heure, mais le bar était bondé, et ça leur a pris du temps à me trouver. Je les voyais pousser les gens, à la recherche du t-shirt Dead as tekno. Quand ils m’ont trouvé, l’un d’entre eux a sorti le gun que je leur avais donné et ils m’ont tiré à travers la foule, jusque dehors. Puis, sans dire un mot, ils m’ont amené dans la ruelle derrière le Blizzarts. Le gun est resté collé contre moi tout ce temps-là.

Dans la ruelle, le gars avec le gun a dit qu’ils devraient me tuer tout de suite. Bien sûr, il ne savait pas que j’avais enlevé le percuteur. Sans percuteur, le gun était inutile, c’était juste un accessoire. Mais je pouvais voir que de le tenir lui donnait du courage. Avant qu’ils aient le temps de discuter plus en détails, je les ai poignardé à mort. Les trois. J’ai laissé leurs corps dans la ruelle. Les Russes pourraient venir les ramasser.

Je suis retourné au Blizzarts et j’ai lavé le sang sur mes mains. Qui que vous soyez, aussi fort que vous soyez, c’est toujours long, laver le sang sur vos mains. Après coup, alors que je me rassoyais au bar, DJ Maüs a mis un remix des Clash. La chanson numéro 6 de Combat Rock. Straight to hell. Presque imperceptible sous le beat, la phrase «Go straight to hell, boy» répétée dans une boucle infinie. Tout le bar dansait. J’ai levé mon verre à la DJ et, alors que nos regards se croisaient, elle a monté le son à un niveau assourdissant. «Go straight to hell, boy»… et je suis redevenu un simple groupie de DJ Maüs chantant les paroles d’un ingénieux remix des Clash. «Go straight to hell, boy»…

FIN


À Daoxin, de Little Odessa


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