Comment j’ai largué mon Blackberry pis suis partie chiller à Terre-Neuve

Numéro 84

14 au 20 septembre 2007

Un texte de
Véronique Labonté

Publié le 14 septembre 2007 dans
Carte postale, Société

Comment j’ai largué mon Blackberry pis suis partie chiller à Terre-Neuve

Deux Newfies vont à la chasse. Soudain, ils aperçoivent un deltaplane. L’un d’eux tire et l’autre s’écrie: «T’es nul, tu l’as raté.» L’autre lui répond: «Oui, mais au moins il a lâché sa proie!»

Avant de plonger dans le vif réel d’une virée à Terre-Neuve, quelques différences culturelles à prendre en note.

1. La notion du temps. Quand on vous dit «bientôt», attendez-vous à un délai oscillant entre une et deux heures. Gardez le sourire et ne vous fiez pas aux horloges, elles n’indiquent généralement pas la bonne heure.

2. Le stress n’a pas sa place là-haut. Votre assiette arrivera quand elle arrivera. Vous n’avez qu’à imaginer que le cuisinier est parti chercher lui-même votre fish’n’chips au fond de l’océan. En attendant, buvez et relaxez.

3. Les 5 à 7 peuvent facilement commencer vers midi si vous en exprimez l’envie. Une Moosehead et une shot de Screech pourront égailler l’une des innombrables journées de pluie.

4. Au sujet des orignaux et des icebergs qui devaient parsemer votre voyage, ils existent, seulement, vous ne pouvez pas les voir.

Exit le transport en commun sur l’île, vous aurez à vous déplacer par vos propres moyens. Si par malheur vous n’avez pas de voiture, il ne vous restera qu’à prendre le seul autobus qui traverse Terre-Neuve une fois par jour.

Vous pouvez également lever votre pouce, choix économique qui vous ramènera à vos folles années de jeunesse. Par chance, les habitants de Terre-Neuve sont extrêmement sympathiques et ne vous laisseront pas trop longtemps sur le bord de la Trans-Canadienne.

Par contre, à ce jeu du hasard, certaines rencontres peuvent s’avérer stressantes. Pour ces cas extrêmes, munissez-vous d’un «bear spray», concentré de poivre de Cayenne, qui neutralisera l’adversaire et vous-même si vous êtes malhabile.

Hit the road Jacqueline

Les minivans familiales, les Echo et les Wolkswagen sont vos alliées. Les dix-huit roues sont généralement efficaces pour les longues distances. Même si un lit double se trouve derrière le siège du conducteur et qu’il peut être risqué de sauter en bas lorsque l’engin est en marche, vous avez accès à un walkie-talkie pour sonner l’alerte en cas de problème. Par contre, les Civic et les pick-up pourraient devenir le présage d’un possible danger. À vous de juger.

Au gré de ces rencontres j’ai eu droit à de très belles ballades, notamment avec cette petite fille qui m’a permis d’écouter ce DVD d’AirBud, le chien qui excelle dans tous les sports sans que personne ne trouve ça anormal. Elle m’a offert des Cracker Jack et on a eu pu terminer le film avant que ses parents ne me laisse à Gander au centième Irving de ma visite.

Il y a également cette dame qui faisait son signe de croix en conduisant sa vieille Oldsmobile aux sièges recouverts de plastique qui m’a promis de m’envoyer une protection divine pour le reste de mon périple.

Ou encore, Carey, l’homme à l’oeil de vitre, qui conduisait mal mais qui était si attachant que j’acceptai sans résistance de changer de voie à l’occasion et de visiter l’accotement à d’autres en sa compagnie.

Darwin, où es-tu?

Dans le registre des personnages douteux, laissez-moi vous introduire Larry et Darrin. Larry était sur l’île pour se défaire de charges qui pesaient sur lui pour des pécadilles: des histoires de crime organisé. Il avait probablement un problème d’oreille car AC/DC jouait dans le piton dans sa Civic montée.

De plus, la vitesse de 100 km/h étant une suggestion raisonnable, Larry, une Coors Light entre les cuisses, croyait que 150 était plus justifié étant donné son statut de biker.

Avant que Larry ne me laisse à Goobies en un seul morceau, où m’attendait une réplique d’orignal en plâtre, il m’avait déjà présenté tous les autres motocyclistes croisés sur la route. Je ne retiendrai qu’une grande pensée de Larry: «Fuck those bikers with Japanese bike!»

À Stephenville, ça été Darrin, à bord d’un gros pick-up. Darrin, professeur, la quarantaine et le regard louche, a fait un détour sans m’avertir jusque chez lui, vantant à l’arrivée les mérites d’être seul au millieu du bois…

Insistant pour me faire visiter son arrière-cour grouillante d’animaux en plastiques, de déchets, de décorations de Noël et d’objets étranges, je croyais bien avoir rencontré le frère de Robert Pickton. Propulsée dans une scène de film d’horreur, j’ai pu imaginer mon corps en morceaux dispersé sur son terrain, penser à la tristesse de ma mère lors de l’annonce de la nouvelle et imprégner dans la paume de ma main la forme du «bear spray».

Darrin, à un moment, a même sorti de sa poche un appareil-photo jetable pour immortaliser le moment. Alors que j’aurais pu le fusiller du regard, il me regardait avec ce sourire mi-pervers, mi-niais. Je suis finalement repartie d’Aguathuna sans heurt en retenant cette phrase darwinienne: «Pretty girl like you should not hitchhike alone.»

Libarté je crie ton nom

Terre-Neuve, outre ses habitants, c’est surtout des kilomètres et des kilomètres de paysages vierges. Ce sont des montagnes, des falaises, de grandes plaines, l’océan, les grands vents et ces villages aux noms surprenants tels Dildo, La Poile, Come by Chance et autres Little Heart’s Ease. Terre-Neuve ce sont des jeunes qui s’exilent en Alberta pour aller y travailler; ce sont des pêcheurs qui se battent pour pratiquer leur métier-passion, ce sont des gens fiers de leur drapeau vert-blanc-rose.

Cape St. George c’est une petite communauté francophone qui tente de survivre. Rose Blanche, un petit village coloré. Cape Spear, le point le plus à l’est de l’Amérique. George Street, la rue de la capitale où l’on peut compter plus de bars que d’habitants. Girls just wanna have fun, la chanson que j’ai interprétée dans un karaoké crade.


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4 commentaires
  1. J’ai oublié quelles étaient les consignes pour les commentaires sur les articles. J’ai le droit de dire que tu me donnes envie de partir pour Terre-Neuve?

  2. Véronique Labonté says:

    Est-ce que j’ai le droit de me laisser un commentaire? Est-ce que je peux mentionner que le titre (clin d’oeil au grand talent journalistique de Patrick Lagacé) et les sous-titres sont l’oeuvre d’un seul homme soit mon rédacteur en chef… En me relisant, je me suis dit que je n’ai pas assez dégagé l’immensité et la beauté de Terre-Neuve. La semaine prochaine peut-être.

  3. guy fournier says:

    non seulement il y a du positif vero, mais aussi il y a du craic. on s en reparle a la job.

  4. guy fournier says:

    cad é an craic leat ?

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