Comment je suis devenu un cobaye humain

Numéro 165

23 au 29 octobre 2009

Un texte de
Philippe Couture

Publié le 23 octobre 2009 dans
Idées, Société

Comment je suis devenu un cobaye humain

C’est bien connu, Montréal est le paradis des études cliniques. Et moi, Montréalais fauché, appâté par les promesses de généreuses compensations financières d’Anapharm, je suis devenu cobaye humain.

Ça commence par un coup de téléphone. Une jeune fille à la voix douce et au délicieux accent méditerranéen me répond. Son timbre laisse deviner une timide et chaste nymphette, mais elle enfile avec aplomb la série de questions indiscrètes.

Si j’ai de la chance, cet appel débouchera sur un rendez-vous pour un examen médical, puis sur un séjour clinique de trois jours et quelques visites de suivi. Il y a 1500$ en jeu. Je suis l’un des heureux élus.

Même pas peur

Le jour J, je suis dans la salle de télévision avec les autres sujets. Il y a Abdoulaye, un Sénégalais fraîchement débarqué à Montréal, qui ne trouve pas d’emploi malgré son diplôme en biochimie.

Il y a aussi Mariette, une femme d’âge mûr qui exagère un peu les traits de maquillage sur ses yeux. C’est sa 26e étude clinique en carrière, elle a essayé Anapharm, Algorithme Pharma et même MDS Pharma, et connaît toutes les infirmières par leur petit nom.

Sur le divan sont affalés Steve, Romuald et Gaétan, de Brossard. Ils sont déjà les meilleurs amis du monde.

Je décide de rester discret, car je ne suis pas de ceux qui confondent Anapharm avec Réseau Contact. Mais voilà que Romuald nous confie que sa femme et ses enfants ignorent qu’il fait une étude clinique et qu’il a dû inventer toutes sortes d’histoires pour filer en douce.

Pauvre Romuald. Je le comprends. Il a voulu s’éviter les traditionnelles réserves de son entourage. Je suis déjà passé par là. «Moi, en tout cas, je ne ferais jamais une chose pareille, disent les bien-pensants. T’as pas peur d’avoir des séquelles à long terme? Tu vas te scrapper la santé.»

On a beau leur expliquer que tout ça est régi par des normes très strictes de Santé Canada et qu’on ne prend qu’une quantité négligeable de médicament, rien n’y fait. Parlez-en à Mariette; elle en a long à raconter sur le sujet.

Les kamikazes aussi ont des sentiments

N’empêche que cette fois-ci, même si j’ai l’habitude des études cliniques moi aussi, j’ai quelques réticences. Au lieu de tester un médicament déjà sur le marché, j’ai accepté de prendre un médicament jamais encore consommé par un être humain. On appelle ça une étude de phase 1.

Quand Nancy, l’infirmière en chef, nous explique en détail les procédures de l’étude, je mesure mieux dans quelle aventure je me suis embarqué. Il faudra rester couché pendant quatre heures avec une meute d’infirmières à son chevet, alors que le médicament sera injecté par intraveineuse dans le bras gauche et que le bras droit servira aux nombreuses prises de sang, aux 5 à 10 minutes.

À l’occasion, une infirmière viendra recueillir du sang dans une veine du POIGNET, à l’aide d’une petite aiguille appelée seringue-papillon. Et finalement, il faudra aussi se soumettre régulièrement à des tests de pression sanguine et d’électrocardiogramme. Ça me paraît beaucoup d’opérations à la fois. Mais Mariette, qui n’a pas froid aux yeux, me regarde d’un air défiant. Intimidé, je consens à tout en bloc.

Après le repas standardisé, Gaétan choisit un film hollywoodien que nous regardons tous ensemble. C’est comme ça, Anapharm, on s’y sent comme en famille. Mariette pleure pendant la scène d’amour et ça fait couler son maquillage.

Grande nature petite

Nuit paisible. Au matin, après le déjeuner standardisé, on me confine au lit et m’installe l’attirail. Huit infirmières bourdonnent autour de moi: des jolies et des moches, des jeunes et des vieilles, des Noires et des Blanches, ainsi qu’une petite à lunettes, une Asiatique souriante et une grande blonde à la voix très haut perchée. C’est étourdissant.

Je survis à la première phase d’injection du médicament par intraveineuse. Trois prélèvements sanguins plus tard, je suis toujours là, partageant à l’occasion un sourire complice avec Abdoulaye, couché sur le lit voisin.

Pour préparer les veines de mon poignet à la venue de la seringue-papillon, la petite infirmière à lunettes enroule une couverture chauffante autour de mon bras.

C’est bouillant. La chaleur monte jusqu’à mon épaule, se répand à la surface de mon cou et descend jusqu’à ma poitrine. Mes joues s’empourprent et une bordure de sueur perle sur mon front. La grande infirmière blonde profite de ce coup de chaleur pour prendre un peu de sang dans mon bras gauche, après quoi je perçois le pincement de la seringue-papillon dans la veine de mon poignet.

La petite douleur ainsi engendrée ne dure que quelques secondes, car voilà que ma tête tourne et que ma respiration s’excite. Noir.

À mon réveil, quatre infirmières – je ne sais plus trop lesquelles – m’entourent et m’auscultent. Il y a une serviette d’eau glacée sur mon front. Je comprends que je me suis évanoui, et qu’ainsi se terminera mon aventure chez Anapharm.

Nancy vient me remettre une enveloppe contenant les cent malheureux dollars qu’on me concède pour avoir tenté le coup. Je retourne chez moi honteux, pleurer devant un film hollywoodien.


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  1. PF says:

    Excellent texte. J’ai bien ri de par la richesse des descriptions. Je vais certainement revenir y jeter un oeil. :)

  2. mariana says:

    Je trouve ça très TRAGIQUE.
    Certains voyagent pour 25 millions $ pour voir le cosmos tandis que d’autres s’offrent de cobaye pour 1000$.
    Pourquoi? Pour répondre aux besoins élémentaires de la vie.
    Oui, nous ne sommes pas nés égaux, pourtant je pense que ce n’est pas juste tous ce que se passe.
    Désolée , en lisant un texte pareil je ne peux pas rire, seulement pleurer.

  3. Jacqueline says:

    Je trouve cela très triste, oui on a besoins de tester des produits chimiques et pharmaceutiques sur des cobaye humain. Comme d’habitude on sait comment allé cherché ces cobayes humains.

    Ce sont les personnes qui ont peu ou pas de revenus parce que l’argent nous est utile pour notre survie. Si on pensait un peu plus loin que notre nez …. on trouverais peut-être d’autre solution que de se servir de cobaye humain…. Mais très difficile de faire tomber les grosses structures déjà en place…. Je trouve ce texte très triste mais y a-t-il un texte pour ceux qui ont donné leur propre santé pour ces recherches de produits chimiques ingérer par le corps humain? Non vaut mieux garder la loi du silence sur ça….

    Désolée, je ne peux pas rire ou être en accord avec ceux qui utilisent ces cobaye humains.

  4. PanzerIV says:

    Esti, même pas pour 5000$ j’aurais voulu faire ce genre de test dégueulasse avec plein de prise de sang et un test de type phase 1. J’en reviens pas en plus qu’il aille eu juste 100$ pour ça. Du vrai foutage de gueule.

  5. Serge says:

    Chère Mariana,

    Vous dite que nous ne sommes pas tous nés égaux mais je crois au contraire que oui. C’est vrai cependant que nous ne décidons pas tous de faire quelque chose de valable de nos vies.

    Savez-vous que la personne dont vous faites allusion est partie de rien pour monter un empire de plus d’un milliard.

    Qu’un clown décide de dépenser 25 ou 35 millions de SON argent pour visiter l’espace ou qu’une chanteuse décide de dépenser ce que beaucoup considèrent une fortune pour se marier une 2ème fois avec son mari c’est leur affaire.

    Si vous voulez vous insurger, critiquez plutôt le gaspillage de fonds publics en achat à fort prix “d’oeuvres d’art d’artistes de renoms” qu’un enfant de 5 ans pourrait faire mieux. Ou le rachat par le gouvernement de pièces du patrimoine pour 100000$ alors qu’il les a vendues 4000$ sans penser les faire évaluer d’abord. Ou encore les 14 millions dépensés pour un commission d’enquête pour découvrir que Mulroney à fraudé pour 300000$ à l’impôt et qu’il s’est arrangé pour la moitié et qu’il ne subira aucune sanction.

    Laissez donc les gens qui ont fait quelque chose de valable de leur vies dépenser leur argent comme bon leur semble. Vous même le faite bien…

  6. Jacques says:

    Serge, je vois que tu n’as rien compris au message initial et que tu as carrément passé à côté. C’est le fait de ne pas focusser sur le sujet qui fait que les gens ne sont jamais capables d’arriver à se comprendre.

  7. Khayman says:

    Vous avez vraiment une belle plume. Au plaisir de vous relire, peut-être dans un contexte moins tragique…

  8. Pierre says:

    Excellente description d’une situation tragique. Oui, l’argent nous permet de survivre une fois rendu à ce point mais la journée où tu perds la santé, il n’existe aucune somme d’argent pour te la redonner. Pour comprendre cela,
    il faut déjà l’avoir perdu cette précieuse santé et par chance l’avoir retrouvée.
    Quant à celui qui dépense 35 millions pour aller dans l’espace, il dispose de son argent tout comme je le fais selon mes moyens et à une autre échelle. Je suis fier de lui car, encore une fois, il fait preuve de réussite. Raison de plus pour ma fierté de Québecois francophone.
    Par ailleurs, je pense comme Serge : les crosseurs de système et les voleurs à cravate me font honte. C’est à ceux-là qu’il faut s’en prendre. Aucune raison ne justifie leurs actions sinon de brûler les autres pour avoir de l’eau chaude.

  9. AMIE says:

    C’est vraiment triste de voire des gens se vendre pour gagner de quoi vivre.
    Encore, ce que je trouve encore inadmissible dans cette histoire est que ce monsieur qui “s’est exposé” au danger n’a pu gagner que 100$ .. il a pris de ce médicament que dieu seule sait s’il aura droit à ses effets secondaire mais pourtant tant que son corps n’a pas bien réagit, il n’a eu droit qu’à un prix minable….

    Je reconnais qu’après essai des médicaments sur des animaux, le médicament doit être administré sur des humains volentaires seulement, il devrait y avoir un certain respect en vers ces “kamikazes” et aussi une prise en charge totale même après les essais car on sait jamais …..

    En fin, je trouve que c’est vraiment regretable de voire à quel point le $ devient maître des gens ..

  10. Mireille says:

    Après les recherches et essais faites, s’il y a des effets secondaires ou que la personne développe une maladie curable ou incurable, qui paie par la suite pour soigner cette personne. Est-ce nous (la société) ou la cie Pharmaceutique qui a fait ces essais cliniques?

  11. Jacqueline says:

    Bonne question Mireille,

    Je relence la question de Mireille, qui en bout de ligne paie? Je ne suis pas sur que la multinationale pharmaceutique paie car elle a déjà donnée une somme d’argent pour l’essaie, le cobaye oui de sa santé et tout ce qui s’en suit…

    Notre Gouvernement oui mais on sait très bien qu’il vient chercher dans nos poches alors quelqu’un a une réponse???????

  12. Yomu says:

    Pour répondre à la question posée, si une maladie se déclare suite à l’étude et liée à la prise du médicaments (effets secondaires), c’est la société pharmaceutique commanditaire de l’étude qui prend en charge les soins. Ils effectuent le suivi médical et obtiennent ainsi des informations supplémentaires sur les effets du médicament.
    Le témoignage m’a fait sourire car j’ai participé à une étude et j’ai eu un coup de chaud à la pose du premier cathéter. Heureusement, c’est passé et j’ai pu finir l’étude et être indemnisée totalement.
    Je suis partante pour recommencer ponctuellement; en cas de besoin financier, et sans focaliser sur une vision tragique de ces études, qui servent quand même à aider des personnes réellement malades à mieux vivre, plus longtemps et avec moins de douleur. Les progrès pharmaceutiques vont dans ce sens, et tant mieux si on est indemnisé pour notre participation!

  13. Paul says:

    Je suis personnellement sans emploie actuellement et j’en suis presque rendu a vendre mon excellente santé pour obtenir qq $$….je serais certainnement très discret sur ma démarche auprès des membres de ma famille….mais avant que les factures s’accumule sur mon bureau et que le frigo ressemble au coffre de l’état,je devrais faire un choix.Ce qui me désole le plus après avoir travailler pour les élections d’hier,c’est de constater le gaspillage de fond publique par nos élus……hier j’en ai eu un aperçu avec les dizaines de feuilles,envellopes et scellés de toutes sorte a chaque table de votation et les centaines de personnes payées…..a surveiller les surveillants qui surveillent les autres.etc…
    Vivement une job a la fonction publiques…retaite et fénéantise assuré….merci!

  14. Isabelle says:

    C’est un excellent sujet que vous soulevez car il est vrai qu’on nous vends beaucoup la participation aux études cliniques comme une façon de faire un peu de sous, facilement et sans danger.

    Je suis surprise que vous ne parliez pas des clauses auxquelles vous avez dû consentir. Comment ces entreprises se protègent-elles contre d’éventuel recours?

    Ce que je trouve aberrant, c’est la promotion de masse qui est faite pour ce genre de gagne-pain. Je viens tout juste de quitter les bancs d’école et je peux vous dire que j’en ai vu passer de la promotion pour ça! Les médias choisis? La radio et le métro, principalement…des médias de masse qui ne rejoignent pas ou très peu les segments les plus aisés de la population.

    Et j’y ai déjà penser, à poser ma candidature pour ce genre d’études. Pourquoi? Simplement parce que ”ça a donc l’air facile” et que dans le fond, un weekend, ce n’est pas long, je pourrais préparer mes travaux, étudier. Je serais payer pour faire ce que je ferais chez moi de toute façon! C’est là qu’on est trompé.

    Le problème est qu’on a une confiance aveugle en la médecine et que nous n’avons pas les informations nécessaires à la prise d’une décision éclairée. Je serais curieuse de savoir combien de personnes se désistent au milieu de l’expérience (ou sont renvoyées chez elle). Une fois que tu comprends les implications réelles, le danger devient lui aussi plus réel.

  15. denis says:

    tant qu’a vendre son corps,vendons-le en ayant du plaisir et une certaine jouissance. personnellement je tenterais de devenir une pute masculine pour femme.

    un put.

  16. LIne Mailhot says:

    C’est vraiment bien écrit. Ça donne l’heure juste. Je le savais. Pour moi je pense trop à ma santé pour le faire mais je vous jure que j’y ai déjà pensé. Je comptatise avec vous tous. Au plaisir. Line.

  17. Auric says:

    Euhm… Je comprends que c’est triste mais si personne ne le fais les pauvres petits payeurs plaignards de la société ne pourrons même plus jouir du plaisirs éphémères de leur anti-dépresseur qui leur permettre pour un moment d’oublier qu’ils sont si triste. Au moin ces gens qui testent des médicaments ne sont pas dans nos rues à mendier ou dans nos HLM à se gaver de soap et de PFK sur notre bras. En passant les compagnies se protègent contre toute poursuite due à des effets secondaire!!!

  18. spelletier says:

    j,ai failli me laissé prendre par l,offre alléchante de algoritme pharma….apres avpoir lue les témoignages j,ai vite changé d,idée!c,est inadmissible de faire croire aux gens qu,ils se feront pleins d.argent au risque de leur vie!voyons a peine 100.00 pour avoir faillie lui laisser sa vie….. je laisse a la direction de agloritme pharma d,essayer eux meme leur produits au lieu d,inciter les gens de l,exterieur risquer leur vie!…..sur ce cher auric vas donc l,essayer toi meme. c,est ce jeter dans le vide et suicidaire !car il ya d,autres moyens de faire des recherches sans risquer la vie des gens !car a prime abord ya des allergies que les gens eux ne connaissent pas sur eux memes et que cela se déclarent tout d,un coup…j,aime trop la vie …

  19. Philippe Couture says:

    Chers amis, il ne faudrait pas trop dramatiser.
    Je racontais ici, sur un ton léger et sans vouloir alarmer quiconque, une aventure cocasse vécue chez Anapharm. J’ai eu une perte de conscience pendant les opérations cliniques, c’est ce qu’on appelle un choc vagal. Un ralentissement du rythme cardiaque causant une chute de pression. Ce n’est rien de très grave. Ça m’arrive à l’occasion, dans des situations de chaleur extrême, de fatigue excessive ou quand je vis une émotion très forte. Un cardiologue m’expliquait récemment que ce problème vécu par plusieurs personnes a tendance à disparaître avec l’âge.
    JE N’AI PAS FAILLI Y LAISSER MA VIE.
    De plus, chaque sujet d’une étude clinique est au courant des risques avant de s’embarquer dans l’aventure, il signe un consentement éclairé dans lequel on l’informe des effets secondaires possibles, qui sont mineurs la plupart du temps (somnolence ou légers maux de tête dans les heures qui suivent l’absorption du médicament. Du court terme.) Nul n’est admis dans une étude clinique s’il est jugé le moindrement à risque. Tout le monde doit d’abord se soumettre à un examen médical très strict et avoir une santé irréprochable. Une petite quantité de médicaments pris de façon isolée n’a généralement pas de très graves effets sur une personne en bonne santé.
    Je ne dis pas ici qu’il est très sain de faire des études sans arrêt. Il y a des zélés qui en font environ une par mois. C’est un peu exagéré, et peut-être est-ce néfaste pour la santé à force d’accumulation. Mais la situation est beaucoup moins tragique que certains d’entre vous semblez le croire.

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