Condammons les colocataires qui volent notre café, et trompons-les avec d’habiles subterfuges

Numéro 64

16 au 22 février 2007

Un texte de
Marie-Élaine Guay

Publié le 16 février 2007 dans
Chroniques, Le combat du mois

Condammons les colocataires qui volent notre café, et trompons-les avec d’habiles subterfuges

Ce qui est génial avec les colocataires, ce sont les deux premières semaines.

Tu t’émerveilles devant la vaisselle bien lavée et bien rangée, et des ébats amoureux du genre «Il est donc bien fiiinnnn»/«Elle est donc bien fiiinnne» te passent par la tête en admirant ta cuisine impec. Je veux dire, passé l’âge de 20 ans, y’en a marre des boîtes vides sur le comptoir, des tôles croutées remplies de fromage bon marché et du doigt bien levé contre le recyclage. Il vient un temps où tu te dis: «Une cuisine propre = une vie propre», sans avoir l’air complètement obsessif-compulsif ou mentalement ébranlé.

Vous regardez des Criterions et vous riez aux éclats, la bouche pleine d’agents de conservation. La vie est belle, les oiseaux chantent. Jusqu’au jour où votre coloc commence à vous voler votre caféine.

Pour commencer, le café, pour moi, c’est tellement plus qu’une tasse remplie de liquide. C’est une règle de vie. Il ne doit pas manquer de lait dans le frigidaire, le Bodum doit être propre (son pousseur aussi), le contenant à sucre doit être rempli à moitié (rien de plus agressant que de gratter le fond) et, bien sûr, le café lui-même doit être remisé au congélo, dans toute sa splendeur. Je ne bois même pas d’espresso chez moi, j’achète ce qui est en vente et ça finit là. Il est bon quand même, mon café Life Brand, il est loin d’être médiocre. Bref, lui et moi vivons une histoire d’amour monogame très saine, il me respecte, je le respecte et rien de nous séparera. Jamais.

Ma colocataire, elle, le traite comme un moins que rien. J’ai l’impression d’être un témoin impuissant devant un cas de violence conjugale. Elle le boit sans le goûter, elle en renverse partout sur le carrelage, le remplit de cette merde communément appelée «half & half» et surtout, SURTOUT, ne rince pas son réceptacle après utilisation.

Elle, en tant que personne, je l’aime bien. On s’entend que c’est une géante maléfique (un tantinet ressemblante à l’Arbre Empoisonné* au coin de Duluth et Henri-Julien), du genre six pieds trois. La description de son anatomie fût souvent formulée de façon suivante: «Elle a vraiment des grosses fesses, mais elle a un joli visage». Bref, elle déplace de l’air, en général. Je ne me soulerai jamais avec elle, mais on jase impudiquement de films, enfreignant la bienséance avec des repas copieux (desquels je suis la chef, je tiens à le préciser) et bref, on se marre bien.

Topo: le Bodum contient quatre tasses de café. J’aime le boire au complet, mais il arrive parfois que j’en laisse une certaine quantité au fond: la dernière tasse remplie de grumeaux et autres insalubrités. La semaine dernière, mon anglophone partenaire de domicile me lance un «Heyyyyyy! Oh my God, you made coffee? Can I haaaavvee some», avec sa voix de crécelle vancouvéroise.

Ne vous méprenez pas, je suis une jeune femme très ouverte au partage. Je partage mon temps, mes idées, mes sandwichs et mes bouquins. Partager mon café, cependant, ça me rend ambivalente. Ça veut dire que je vais devoir en acheter d’autre plus tôt que prévu, et ça veut aussi dire que si j’accepte maintenant, ma vie devient l’équivalent d’un trou béant, en terme d’affirmation.

Mais puisque j’ai un balai à la place de l’échine, j’ai murmuré (sifflé): «Yes, you can have some», accompagné d’une expression faciale moribonde digne de Wednesday Adams. Je veux dire, n’importe qui avec un cerveau fonctionnel aurait pu facilement percevoir la transparence de mon hésitation, mais la géante maléfique, elle, n’y a rien vu.

Depuis ce jour, elle vide la moitié du Bodum tous les matins. Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que je suis une fille relativement intelligente, et que j’en cache une tasse bien chaude dans l’armoire la plus basse de la cuisine, sachant très bien qu’elle ne se penchera jamais pour regarder (le syndrome inversé du reach-for-the-cookie-jar) et qu’anyway, ça lui donnerait mal au dos.

Je suis vindicative comme ça. Dans ta face, colocataire!

* Merci, Évelyne Côté.


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