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Nos vies privées: une fiction québécoise, en bulgare
Un texte de Guillaume Lafleur
Nos vies privées de Denis Côté tombe à pic, dans une période où le problème identitaire québécois commande une nouvelle délicatesse de point de vue pour faire contrepoids aux visions obtuses des décideurs et autres agitateurs de patelins…
L’enjeu est simple: proposer à des acteurs du théâtre d’État de Sofia (Bulgarie) de participer à une fiction se déroulant au Québec, avec des moyens extrêmement légers (le film a coûté 18 000 $), où l’essentiel des dialogues seront dits en bulgare! Sans doute une première dans les annales de la cinématographie québécoise, le film donne la parole à des acteurs dont la culture d’interprétation est solidement ancrée dans la tradition est-européenne et qui, de surcroît, s’expriment dans leur langue d’origine.
Liberté de composition
Comme dans le précédent film de Côté, Les états nordiques, on retrouve dans la mise en scène une continuité très claire avec le cinéma-direct, mouvement fondateur du cinéma moderne au Québec.
Il est important de noter que cela est fait sans afféterie ni simple redite par rapport aux films de Perrault, Brault et consorts. C’est d’ailleurs une grande force du film: à aucun moment son appartenance culturelle ne fait problème, au contraire il trouve des assises solides dans la référence au cinéma-direct. Pourtant, on nous raconte l’idylle entre une femme d’origine bulgare habitant Montréal et un homme de Sofia avec qui elle a échangé sur le net, avant qu’il ne vienne la rejoindre quelques semaines…
Pareille situation convoque de façon inédite la notion de point de vue. Par exemple, il y a un moment qui apparaît déjà d’anthologie, où le couple passe la journée au Festival du cochon de Sainte-Perpétue. Avec une mise en scène légère – les acteurs ont été visiblement lâchés dans la foule, munis de micros-cravates –, les protagonistes dialoguent dans leur langue et cela renforce leur isolement, au sein d’un événement culturel qui apparaîtra au spectateur sous des atours exotiques.
C’est là une autre puissance du film: procéder d’un effet de distanciation où le spectateur peut en venir à s’identifier aux personnages bulgares. Voilà un moment rare où, paradoxalement, il nous est possible de se dégager de la simple exposition folkloriste que suggère un pareil événement festivalier.
En ce sens, Nos vies privées apparaît comme l’antidote au cinéma nombriliste que l’on connaît trop, où le banal point de vue «entre nous autres» se veut garant d’une authenticité surannée.
Malgré quelques moments forcés sur le plan de la fiction (notamment un incident meurtrier peu crédible), c’est en toute humilité que le deuxième long-métrage de Denis Côté joue sur la corde sensible du «nous» et offre de la perspective à notre cinéma.
Présenté aux Rendez-vous du cinéma québécois, le film devrait circuler dans le réseau des festivals internationaux, avant de sortir en salles à l’automne prochain.

