D’ombre et de lumière

Numéro 42

1er  juillet au 7 septembre 2006

Un texte de
Daviel Lazure Vieira

Publié le 1 juillet 2006 dans
Culture, Livres

D’ombre et de lumière

En choisissant de parler d’un livre écrit, en partie, sur les attentats du World Trade Center, je savais que je me confrontais au syndrome de la page blanche.

Parce que j’ai encore de la difficulté à m’exprimer à ce sujet, cinq ans plus tard, sur ça, ce qui s’est produit, l’horreur, la peur, l’anéantissement d’un symbole et d’un mythe américains.

J’ai alors cru bon revoir ces images et ces vidéos, relire les témoignages, refaire, entièrement, minute par minute, la chronologie de ce matin du 11 septembre 2001, à New York. Et alors, tout m’est revenu très nettement à l’esprit. Les cris, les gens qui sautent en laissant s’envoler des miettes d’une existence avortée, l’effondrement d’une première, puis d’une deuxième tour.

Je me suis aussi rappelé le moment où j’ai appris la nouvelle, où je suis revenu à la maison pour ouvrir la télévision et découvrir en temps réel que ce n’était pas fictif – que tout ça se produisait à quelques centaines de kilomètres au sud, et que j’étais totalement impuissant face à la situation. Face à cette peur et cette fascination pour quelque chose d’aussi gigantesque. Face au fait d’être si durement confronté aux aspects de l’être humain les plus pervers, les plus terribles.

Puis, je me suis rappelé la lecture du roman. Et c’est drôle, parce que je n’ai jamais réussi à associer ces deux images, ces deux impressions post-11 septembre. Une partie de moi revoit encore et encore, inlassablement, les images en boucle qui défilaient sur CNN, et l’autre préfère penser à ce livre de Jonathan Safran Foer, Extrêmement fort et incroyablement près, parce que je n’avais alors pas besoin de photos ou de vidéos pour comprendre les attentats terroristes. Les mots tendres et les personnages humains de Safran Foer valaient mieux que n’importe quel reportage spécial en direct de Manhattan, et ça me suffisait.

Oskar a neuf ans et il vient de perdre son père, victime de l’attaque au World Trade Center. Aucun corps retrouvé, des messages laissés en guise d’adieu sur le répondeur. Avec sa mère et sa grand-mère, ils tentent tous, chacun de leur côté, de reconstruire leurs vies, de repartir à zéro, avec plus ou moins de succès et même si le cœur n’y est plus. En fouillant dans le placard de son père, le jeune Oskar découvre une clé, glissée dans une enveloppe, enfouie au creux d’un vase. À partir de ce moment-là, il décide de consacrer tous ses temps libres à la recherche de la serrure adéquate, il traverse la ville en entier pour percer le mystère, persuadé qu’il s’agit d’une énigme à résoudre laissée par le disparu, comme un ultime adieu, un dernier clin d’œil avant de disparaître.

C’est en quelque sorte une forme de pèlerinage pour exorciser le départ trop brusque du père, comme pour lui rendre hommage, combler cette absence et ce vide béant qui le rongent. Et lorsqu’il trouve enfin la réponse, le petit Oskar semble avoir grandi. Il n’est plus le même qu’au départ, il est changé, différent. Il a laissé le temps faire son œuvre. Il n’a pas oublié, non, il a accepté. Il a fait la paix avec les autres, avec ces terroristes responsables de la mort de son père, avec lui-même, et surtout, avec ce fantôme paternel qui le poursuivait depuis cet instant où, à quelques pas du répondeur, il entendait son père lui dicter les dernières phrases de son vivant, sans être pourtant capable de décrocher le téléphone et de lui dire que tout irait bien. Qu’il l’aimait. Parce qu’il était trop lâche pour le faire, et qu’à partir de ce moment-là, toute sa vie, il tenterait de se racheter.

Jonathan Safran Foer, après l’immense succès de son premier roman (Tout est illuminé, adapté au cinéma et traduit en plusieurs langues), récidive et éblouit de nouveau avec cette perle qu’est Extrêmement fort et incroyablement près. Le titre est révélateur du sujet, mais aussi de cette plume extraordinaire, drôle et précieuse, naïve, qui explose d’amour et de fureur, de douleur comme de silences, de chagrin comme de bonheur. Bien sûr, peut-être est-il trop tôt pour parler de chef-d’œuvre; pourtant, le mot semble approprié, qualifiant magnifiquement un roman écrit de main de maître par l’un des romanciers américains les plus doués de sa génération.

Autant New York semble se relever lentement de sa chute, autant il semble évident que Safran Foer vient d’écrire un livre à mille lieues du témoignage, ou du documentaire. Extrêmement fort et incroyablement près est une fiction, sombre et lumineuse à la fois, et d’une lucidité saisissante. Oui, au cours de notre vie, il y aura des larmes, des sourires, et il y aura aussi l’image saisissante de la mort, qui nous attend au détour, s’annonçant timidement, ou préférant frapper subitement, comme ça, le temps d’un appel téléphonique.

Mais nous avons le pouvoir de passer à travers tout ça, ou d’essayer, du moins. De réécrire l’histoire, telles ces photographies trafiquées à la fin de l’ouvrage et sur lesquelles on voit un homme se lancer du haut d’une des deux tours jumelles, mais qui, étrangement, remonte vers le haut au lieu de tomber sur le sol. Malgré la difficulté d’être, de vivre, il reste parfois la certitude que le repos existe, quelque part, et que nous pourrons un jour, espérons-le, l’atteindre, au-delà de tout ce vacarme, de la rage et de la destruction, après, quand tout sera terminé.

Et lorsqu’on a terminé la lecture du livre, le reportage de CNN nous paraît alors très vide, sans aucune substance. Une image vaut mille mots? Parfois j’en doute.

Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer, à paraître en version française en septembre aux Éditions de l’Olivier.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.