De l’utilisation du mot pute par la jeune femme moderne

Numéro 84

14 au 20 septembre 2007

Un texte de
Nicolas Langelier

Publié le 15 septembre 2007 dans
Idées, Société

Qu’est-ce que ça veut dire, en 2007, quand une jeune femme utilise le mot pute avec désinvolture? Et cela change-t-il la donne (symbolique, sémantique, idéologique), si la jeune femme en question est une fille de féministe? Nicolas Langelier s’est posé la question.

C’est un détail étymologique peu connu, mais le mot français pute vient du latin putere, «être pourri, puer». Il a ainsi la même racine que des mots comme putréfaction et putois. On l’utilise aujourd’hui pour désigner une prostituée, bien sûr, mais aussi une femme considérée comme «facile» et, par extension, quelqu’un qui n’hésite pas à s’abaisser pour arriver à ses fins. Bref, autant dans ses origines que dans son utilisation contemporaine, il n’y a rien de très glorieux d’associé à pute. On pourrait même dire que, côté connotation, ce mot n’est vraiment pas gâté.

Mais voilà, pute connaît une étonnante renaissance, en ce moment. Si vous fréquentez un certain milieu jeune et branché de la francophonie occidentale, vous l’entendez dans des chansons et dans la conversation de vos amis, vous le lisez sur des blogues et des forums de discussion, vous le voyez en grosses lettres sur le T-shirt d’un chanteur populaire. S’il y avait une bourse des mots, pute serait certainement un titre à surveiller.

Le plus étonnant, dans ce phénomène, est que la majorité de ces nouveaux utilisateurs ne sont pas des misogynes phallocrates. En fait, ce ne sont même pas des utilisateurs, mais bien des utilisatrices. Qui plus est, ce sont des jeunes femmes cultivées, éduquées, bien souvent des universitaires. Et, détail qui tue (aux yeux de leur pauvre mère, en tout cas), ce sont des enfants des féministes des années 70 et 80.

Des filles comme Catherine Bélanger, par exemple. Vingt-quatre ans, étudiante à l’UQAM, brillante, allumée. En compagnie de sa sœur Annie, elle tient un blogue influent au sein de la scène musicale indépendante de Montréal, et co-anime 45 tours, la baladodiffusion du magazine P45. Même si elles s’en défendent, Catherine et Annie ont fait beaucoup pour contribuer à l’acceptabilité sociale de pute. Par exemple, elles se décrivent régulièrement comme des «putes de lancement» et, à un certain moment, pas un jour ne semblait passer sans que le mot se glisse sur leur blogue, de manière tout à fait gratuite, comme dans «Pute! Tu as acheté un cadeau sans moi!»<

Assise devant une bière, Catherine m’explique comment elle peut utiliser aussi cavalièrement ce mot plutôt lourd de sens. «En fait, ça ne veut rien dire. Quand je dis pute, je ne pense pas à une prostituée. À la limite, ce n’est même pas une insulte. Quand j’ai traité ma sœur de pute, par exemple, elle ne s’est pas sentie menacée dans sa condition de femme. C’est un mot comme un autre». Elle prend par ailleurs soin de préciser qu’elle a maintenant cessé de le dire: « C’était l’an passé, ça! » (ce n’est pas tout à fait vrai, cependant. Une semaine plus tard, je l’entendrai lancer un «Pute!» retentissant à sa soeur. Devant mon air narquois, elle s’excusera en disant qu’il y a juste à cette dernière qu’elle le dit encore). Elle souligne aussi qu’elle ne se serait pas adressée ainsi à tout le monde. «Je l’ai fait avec des gens qui sont dans le même milieu que moi, qui ont les mêmes références. Par exemple, je ne traiterais pas de pute ma cousine qui vit au Saguenay, parce qu’elle ne connaît pas tout le contexte».

Parce qu’il y a effectivement une question de milieu social, dans ce phénomène. Au moment d’aller sous presse, il n’est pas répandu dans toutes les cours d’école du Québec, et on ne risque probablement pas de l’entendre de sitôt sur les ondes de Radio-Canada. On parle donc encore d’un phénomène d’initiés. Cela dit, quand on sait que ces initiés (qu’on les appelle hipsters, ou trendsetters, ou branchés) sont ceux qui créent les tendances qui gagneront éventuellement le reste de la population, il vaut la peine de s’y intéresser. En ce sens, le hipster est un peu l’équivalent social du fameux canari au fond de la mine (si vous pouvez imaginer un canari avec une coupe de cheveux asymétrique et des vêtements vintage, bien sûr).

Quand je demande à Catherine qui, dans son entourage a utilisé pute, la réponse vient tout de suite: «Tout le monde qui connaît Omnikrom». Omnikrom? Aucun doute, ce groupe de hip-hop montréalais a joué un rôle majeur dans l’épidémie de putes qui s’est répandue dans l’avant-garde culturelle québécoise. Comme ses mentors du trio français TTC, Omnikrom joue à fond sur les stéréotypes d’une certaine forme de hip-hop: l’argent, la célébrité et, bien sûr, les filles. Mais dans leurs paroles, les bitches et les hos des rappeurs américains ont été remplacés par des pouliches, des cochonnettes et des putes. Beaucoup, beaucoup de putes. Comme l’expliquait l’an dernier en entrevue l’un des membres d’Omnikrom, «Si j’ai le goût de répéter pute huit fois de suite dans une toune, je vais le faire! […] Si vous n’aimez pas ça, je n’en ai rien à crisser».

Le consensus, parmi les fans de ces groupes, est que tout cela doit être pris au second degré. Que, autrement dit, ces artistes ne pensent pas vraiment que les filles sont des putes. En s’exprimant ainsi, ils ne feraient que jouer sur les stéréotypes, les grossir pour mieux les ridiculiser, un peu comme un humoriste le fait avec son personnage.

En mai, je me suis rendu à un spectacle d’Omnikrom aux Foufounes électriques. Le temple de l’underground montréalais était ce soir-là bondé de fans du groupe, dont au moins la moitié étaient des filles. Comme Marie-Ève, par exemple, 19 ans, qui reconnaît utiliser pute de temps à autre avec ses amies: «Des phrases comme “Ça va, pute?”, mettons. Mais c’est une blague, je ne pense pas vraiment que mon amie est une pute! Les gars d’Omnikrom non plus ne le pensent pas». Même son de cloche un peu plus loin chez Flore, 18 ans, étudiante en histoire et civilisation au cégep du Vieux-Montréal: «Je prends les paroles au deuxième degré. Les gens qui trouve ça choquant, ils n’ont qu’à ne pas en écouter». Lui arrive-t-il d’utiliser ces mots-là elle aussi? Elle hésite, laisse échapper un sourire gêné. «Oui, parfois… Ça peut paraitre dégradant, mais oui, je le fais. Ç’a été banalisé, j’imagine». Plus tard, pendant le spectacle, le groupe entonnera sa chanson XXX ce soir et des dizaines de jeunes filles la reprendront en coeur, incluant la phrase «J’ai taché tes draps, désolé, je visais ton visage» (vous pouvez revoir ce grand moment sur YouTube, si le cœur vous en dit).

Catherine Bélanger, qui connaît personnellement les membres d’Omnikrom, partage elle aussi la position c’est-une-blague: «Quand ils ne sont pas dans leur personnage de rappeurs, ils sont vraiment gentils, sweet. C’est impensable qu’ils traitent vraiment les filles de prostituées, le deuxième degré est évident. Tu ne peux pas prendre ça au sérieux, à moins de t’appeler Sophie Durocher».

Que vient faire Sophie Durocher dans cette histoire? La chroniqueuse et animatrice a été l’objet de bien des plaisanteries, l’an dernier, lorsqu’elle a dénoncé sur son blogue les propos de certains rappeurs québécois. On s’est moqué du fait qu’elle avait pris ces textes au pied de la lettre; de toute évidence, selon certains, elle n’avait pas compris la blague.

On pourrait même ajouter que, aux yeux de beaucoup de monde, Sophie Durocher n’avait pas compris son époque. Car s’il y a un trait qui caractérise la culture populaire des 15 dernières années, c’est bien ce recours généralisé à ces formes variées qu’on regroupe (souvent à tort, d’ailleurs) sous l’appellation pratique d’ironie. Culturellement, l’ironie semble être devenue synonyme de postmodernisme, mais aussi de cool, de cynisme, de détachement, d’intelligence, même. Tout, de nos jours, se retrouve sous cette étiquette. Une série de téléréalité nous présentant la vie quotidienne d’une vedette has been? Ironique. Un roman bourré de notes de bas de page? Ironique. Un rappeur disant des choses comme « Sale pute! Tu cries trop fort et ta chatte pue le roquefort »? Vous avez tout compris.

Mais à la différence des formes d’ironies préconisées par les philosophes, de Socrate à Schlegel, qui cherchaient à révéler une certaine vérité en passant par son contraire, une bonne partie de l’ironie postmoderne ne défend aucune position en particulier. Et donc vous pouvez par exemple avoir un groupe comme TTC qui rappe « Pute, je suis ton mac, alors suce ma bite gratuit», et ce sera considéré comme ironique, parce qu’on semble dire que les filles sont des putes, mais bien sûr personne ne pense ça, en cette ère postféministe, n’est-ce pas? Et on ne dit pas non plus « Femme, tu n’es certainement pas un objet sexuel, et encore moins une pute », parce que ce serait ennuyeux et moralisateur, ce que personne n’aime ça en 2007, hein? À bien des égards, la principale victime de cette « tyrannie de l’ironie », comme l’appelle l’auteur américain David Foster Wallace, aura donc été une certaine forme d’authenticité et de sincérité, disparue au profit d’une attitude où le sérieux est considéré comme une faute de goût.

Et l’un des résultats de tout ceci est que moi, qui écris ce texte pour remettre en question (ou à tout le moins comprendre) la banalisation du mot pute chez beaucoup de gens autour de moi, je me sens étrangement vieux jeu. Je me sens – cela dit sans vouloir offenser personne – un peu comme Sophie Durocher. Il y a quelque chose de gênant, par les temps qui courent, dans le fait de prendre les choses trop au sérieux. Ce serait comme sortir de chez soi habillé en hippie : un anachronisme embarrassant.

En décembre dernier, j’ai publié un texte où je dénonçais le succès connu par Omnikrom, ou à tout le moins l’engouement d’une bonne partie de la classe hip pour eux. J’y disais que tout ça n’était pas drôle et qu’il y avait quand même une limite à utiliser l’ironie ou le second degré comme excuse pour justifier les pires propos. En l’écrivant, je savais bien que je m’attirerais beaucoup de commentaires désobligeants. Et, effectivement, on m’a traité de fleur bleue, de prétentieux, de fiente, même. Ce que je n’avais pas prévu, cependant, c’est que la majorité des critiques proviendraient de jeunes femmes pour qui, de toute évidence, le propos de groupes comme Omnikrom et TTC n’est vraiment pas un problème. En fait, à ce moment-là, j’ai eu l’impression de m’être engagé un peu en leur nom dans une bataille qu’elles me trouvaient ridicule de mener.

La question s’est alors imposée : au-delà de l’ironie et du postmodernisme galopant, serait-il donc possible que l’attitude de ces jeunes femmes témoigne d’une nouvelle assurance, d’une confiance qui leur ferait croire que les victoires passées du féminisme sont à ce point irréversibles qu’on peut se permettre de faire entrer dans la bergerie lexicale des mots comme pute et salope?

J’ai posé la question à Roxanne Arsenault, 28 ans. Étudiante à la maîtrise en histoire de l’art, elle travaille à La Centrale, un centre de création montréalais géré par des femmes où le discours féministe a une place importante. Elle est aussi musicienne et rappeuse, et anime sur les ondes de CISM Violaine Vilaine, une émission de radio hebdomadaire où des groupes comme TTC et Omnikrom ont droit à une large diffusion (elle ne cache d’ailleurs pas son amitié avec les membres de TTC). Alors, selon elle, tout ceci est-il une manifestation de l’assurance des jeunes femmes, après des décennies de féminisme? « Je me sens confiante, effectivement, peu menacée. Cela dit, je suis loin de penser que tout est réglé. On a encore beaucoup de combats à gagner; l’égalité salariale, par exemple. Mais je pense que la chose à faire, c’est de prendre la parole, de se faire entendre. À partir de là, que des gars que je ne trouve pas misogynes fassent de l’humour avec la sexualité des filles, ce n’est pas grave. C’est à elles de leur donner le change. C’est pour ça qu’on a besoin de plus de filles qui font du hip-hop, plus de modèles. C’est comme ça qu’on va vraiment arriver à l’égalité ». Mais la banalisation du mot pute, pour une fille qui se considère féministe, ça ne pose pas problème? « Moi, je trouve ça drôle d’utiliser des mots comme celui-là, complètement sortis de leur contexte. Ça m’énerve de devoir faire attention aux mots que j’utilise, au contexte… Oui, j’ai remarqué que pute a été banalisé, mais je ne vois pas de problème avec ça».

De Séville, où elle participe à un événement sur la littérature homosexuelle, l’écrivaine française Virginie Despentes va elle aussi dans le sens d’une prise de pouvoir par les mots. «On peut voir le phénomène des filles qui utilisent les mots pute ou chienne avec humour comme on a vu auparavant les Noirs s’emparer de nigger ou les homosexuels revendiquer le mot queer; donc comme un signe de force d’un groupe qui reprend une insulte à son compte pour la désamorcer. En tant que féministes, on ne peut pas demander gentiment aux hommes de se conduire en gentlemen – il est préférable de se sentir capable de les affronter sans leur demander quoi que ce soit, mais en s’imposant comme intouchable par l’insulte sexiste. Ce qui risque de découler de l’attitude des jeunes filles en question, c’est que pute ou chienne perdent leur pouvoir d’insulte envers les femmes sexuellement actives et affranchies de la morale. Ce qui est une très bonne chose, non? », de conclure l’auteure de Baise-moi.

Voici donc, exprimée de manière on ne peut plus claire, la position féministe d’une autonomisation par les mots, les gestes, les attitudes. En ce sens, l’utilisation de pute par les femmes ne serait pas très loin des vêtements sexy issues de la mouvance Girl Power, des T-shirts ironiques («Slut», «Bitch», etc.), des cours de striptease suivis par des avocates et des enseignantes, des tournois «féministes» de lutte dans le Jell-O. Des phénomènes qu’on pourrait ranger dans ce que la journaliste américaine Ariel Levy a appelé « raunch culture » : une culture où l’atteinte de l’égalité passe par l’obscénité, et qui pousse les jeunes femmes à adopter des attitudes qui, dans les mots de Levy, « donnent envie de vomir à leurs aînées féministes ».<

Rhéa Jean, justement, semble un peu avoir envie de vomir, quand je lui mentionne cette infiltration de pute dans le langage des jeunes femmes. Plutôt qu’une forme d’autonomisation, la doctorante en philosophie à l’Université de Sherbrooke et spécialiste des enjeux éthiques de la prostitution y voit plutôt le renforcement d’un stéréotype vieux comme le monde. « Il ne faut pas se tromper, me répond-elle. Ces femmes ne font que réitérer, sans trop s’en rendre compte, une vision machiste de la sexualité : une femme qui est libre sexuellement serait une pute. C’est une astuce que toutes les sociétés machistes ont trouvée pour empêcher les femmes d’avoir une sexualité aussi libre que les hommes : elles sont assimilées aux prostituées. Alors, quand des filles endossent ce vocabulaire, même à la blague, elles perpétuent cela ».

J’imagine facilement les jeunes branchées du Mile-End levant les yeux au ciel, exaspérées, en entendant cette citation. « Vision machiste de la sexualité? Come on! », s’exclameraient-elles en vidant leur vodka-tonic. Aux yeux de beaucoup de ces jeunes femmes, il y a quelque chose d’exagéré, dans la réaction de quelqu’un comme Rhéa Jean. Ou dans celle de Sophie Durocher qui, par un raccourci effectivement un peu gros, traçait un lien entre le hip-hop et l’excision. C’est d’ailleurs le genre de propos qui semble avoir détourné une partie importante des jeunes femmes actuelles d’un féminisme plus militant. Elles ne veulent pas de ces déclarations où plane en permanence l’ombre menaçante du machisme et du patriarcat. Elles ont l’impression, souvent, que ces combats sont dépassés et appartiennent à une autre époque, comme les outils en silex et les gramophones. Il y a quelque chose de pas très cool d’associé à ce type de féminisme. Un manque d’humour qui en rebute plusieurs, à notre époque de divertissement perpétuel et de commentaires cyniques énoncés avec un petit sourire en coin.<

Peut-être que, dans cette optique, l’utilisation de pute par plusieurs d’entre elles serait une manifestation de ce besoin d’humour, de dédramatisation des enjeux sexuels? Virginie Despentes croit que oui. Dans un univers encore dominé par les hommes, dit-elle, « c’est bien que les choses se disent de façon claire et sur un mode provocateur. Quand l’humour intervient dans un débat, c’est qu’il est déjà décrispé. Par exemple, quand les petits Israéliens riront des insultes des rappeurs palestiniens, c’est que le plus dramatique sera passé, non? »

Fabbie Barthélémy a une opinion différente là-dessus. À 23 ans, cette étudiante en communication politique est bien placée pour commenter la culture actuelle, elle qui collabore à des magazines alternatifs comme Bang Bang et P45, et co-anime Les Gynocrates attaquent, une émission musico-féministe diffusée à CISM. « Je pense que, pour ces filles-là, c’est une bonne facon de dire “J’ai de l’humour, je suis au-dessus de ça”. Elles ont l’impression que les propos misogynes ne les concernent pas, alors elles choisissent d’en rire, plutôt que de les voir comme une attaque contre les femmes en général. Mais je trouve ça dangereux ». Fabbie, qui est noire, en a aussi contre tout le phénomène de réappropriation des insultes, qu’elles soient sexistes ou raciales, évoqué par Virginie Despentes: «Je trouve ça malsain. Il n’y a rien de positif là-dedans, ça ne peut que nous faire retourner en arrière». Ironiquement, elle a elle-même subi ce genre de langage de la part de Catherine Bélanger, une amie du secondaire. «Quand je me suis inscrite sur MySpace, c’est la première chose qu’elle ma écrite : “Salut, pute!”». Et comment a-t-elle réagi? Elle raconte en riant qu’elle a écrit « un message de féministe typique, en disant que c’est pour combattre ce genre de choses que notre émission de radio existait, et tout le reste… Je blaguais, mais au fond j’étais sérieuse».

Le problème du féminisme, en 2007, se trouve peut-être cristallisé dans la réaction de Fabbie. Après qu’on l’ait traité (à la blague, mais quand même) de pute, cette jeune femme ouvertement, activement féministe n’a pas osé réagir de manière sérieuse, et encore moins se fâcher. Ce n’aurait pas été cool, voyez-vous. Ce n’aurait pas été en accord avec l’esprit de notre époque, son parti-pris pour l’autodérision, l’ironie. « Dans notre culture, résume-t-elle, dès qu’on est trop engagé, les gens nous trouvent ennuyeux ».

Voilà donc comment nous nous retrouvons face à des phénomènes pour le moins paradoxaux comme celui-ci, par lequel ce sont les jeunes femmes qui ont le plus largement bénéficié des décennies de luttes féministes qui trouvent amusant d’utiliser entre elles un mot qu’avaient/ont en horreur les femmes qui ont mené lesdites luttes. Comme le souligne Frédérick Galbrun, un intervenant psychosocial qui a remarqué cette banalisation du langage à caractère sexuel, «ce qui surprend le plus, c’est qu’il est le fait de jeunes filles pour la plupart cultivées et universitaires. Parmi les jeunes en difficulté avec qui je travaille, pourtant de grands amateurs de rap, je n’ai vu personne écouter du Omnikrom ou du TT ».

Difficile de savoir, alors, ce qu’il faut penser de tout ceci. Surtout en tant qu’homme; on ne veut certainement pas juger du comportement des femmes, et encore moins passer pour un rabat-joie dépourvu d’humour. Mais, en même temps, il est difficile de rester insensible à ce phénomène qui va à l’encontre de tout ce qu’on a instillé dans notre esprit depuis notre tout jeune âge, en terme d’égalité des sexes et de respect des femmes. Comme le dit Frédérick Galbrun, «chaque fois que je réfléchis à ça, je ne peux m’empêcher d’éprouver un certain malaise. Il y a quelque chose de foncièrement malsain dans ce phénomène, mais je ne saurais mettre le doigt dessus».<

En fait, face à tout ça, il y a peut-être trois réactions possibles. La plus radicale passe par la censure; aux États-Unis, par exemple, un mouvement cherche en ce moment à bannir les mots nigga, bitch et ho du hip-hop. Rhéa Jean, elle, prône un recours aux tribunaux: «On n’hésite pas à le faire lorsqu’il est question de propagande haineuse contre les Juifs ou les Noirs. Pourquoi a-t-on tant de scrupules quand il s’agit de propos haineux envers les femmes? ». Mais c’est sans doute un combat perdu d’avance. Et dangereux, en ce qu’il implique une limitation de la liberté d’expression des artistes.

À l’opposé, la deuxième réaction possible est l’indifférence. Se dire, par exemple, que les jeunes utiliseront toujours des mots subversifs juste pour faire fâcher leurs parents, et que ça leur passera en vieillissant. Ou qu’on assiste à un simple retour de balancier, après des années de rectitude politique. Ou alors se contenter de penser, comme la plupart des utilisatrices de pute et des admirateurs de groupes comme TTC et Omnikrom, que tout cela n’est qu’une blague, de la fiction ou de l’ironie, et qu’il est ridicule de s’énerver à ce sujet. On peut aussi se dire que ces groupes sont marginaux et n’affectent pas la masse, mais ce serait ignorer qu’au cours de la dernière année, ils ont été couverts positivement par la plupart des médias grand public au Québec. Pour vous donner une petite idée, TTC a fait une prestation à Christiane Charette (Radio-Canada), et Omnikrom a participé aux Francofolies de Montréal, a joué au Centre Bell, et sera de retour aux Francofolies cet été.

La troisième réaction possible passe par la reconnaissance que les mots que nous utilisons sont rarement innocents. Ils ne sont pas accessoires à notre culture : ils sont notre culture. Oui, il y a toujours eu des mots péjoratifs à l’endroit des femmes. Mais la manière dont ils se multiplient actuellement à notre époque 100%-drôle-100%-ironique devrait nous forcer à s’arrêter pour réfléchir à tout ça. N’y a-t-il pas un risque pour l’estime de soi des jeunes filles, par exemple, lorsqu’elles chantent à tue-tête des paroles misogynes? Parce que lorsqu’on s’y met, il est difficile de trouver ce qui est vraiment drôle, dans une phrase comme «Pas de joie pour les salopes, ça c’est ma loi. Marche droit, parle pas, avale, aboie » (TTC). Et ce qui serait encore moins drôle, à bien y penser, ce serait de refuser de s’en formaliser simplement par peur de passer pour quelqu’un qui ne comprend pas l’ironie…

Dans son essai Female Chauvinist Pig, Ariel Levy demande si notre culture actuelle de l’obscénité est une manifestation du chemin qui a été parcouru par les femmes, ou de celui qui leur reste à parcourir (elle opte pour cette dernière explication). Il y aurait sans doute lieu de se poser la même question, ici.

Texte paru dans le magazine L’actualité, 15 septembre 2007


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