De la digression télévisuelle française

Numéro 29

21 mai au 15 juin 2005

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 21 mai 2005 dans
Culture, Médias

p_medias_0505Ça commence à devenir routinier. Un dimanche, sur un plateau de variétés, un jeune black crée l’émoi en s’invitant pour promouvoir son disque. Il dérape sur un coin, interrompt un invité et grimpe sur la table pour éviter que le gardien de sécurité ne l’attrape. L’animateur se porte aussitôt à sa défense, le laisse s’expliquer brièvement puis lui concède un temps pour une chanson vers la fin de l’émission. La scène était magistrale vous imaginez, pas très bien interprétée par tous, mais l’essentiel était que ce tribun eût le talent de jouer à fond son coup marketing «décalé», tout en se créant une image de marginal branché et provoquant la surprise requise pour assurer à l’émission sa réputation d’insolence.

La France, avec le panache qu’on lui sait, a toujours conçu l’événement télévisuel entiché de glamour, d’esthétique et de surprise, selon un perpétuel renouvellement des procédés. Seulement les dimanches soirs, en pleine guerre de l’audimat, on sent parfois l’essoufflement.

En France, l’histoire de la télévision est aussi une histoire de l’art, un art qui s’épanouit sur 70 ans. Le pays, nous apprend-t-on à la Maison de la radio à Paris, a été pionnière dans la radiodiffusion. Ironiquement, les États-Unis prétendent la même chose, dixit les cours de communication de nos universités québécoises.

Il va sans dire que, passé l’émerveillement technologique, la société française s’est intéressée rapidement à la mise en scène de l’image, des formats et des concepts télévisuels. Ne vient-on pas de fêter en grande pompe les 100 ans du cinéma (national? personne ne dit…)?

De la première émission «officielle» en 1935 jusqu’aux récentes percées d’une télévision de documentaires scénarisés, communément appelés téléréalité, l’art de faire de la télévision en France est un work in progress qui s’alimente dans les colonnes de la presse (page Médias dans tous les grands quotidiens, dossiers dans les revues spécialisées) et qui possède son propre créneau télévisuel (les émissions Arrêt sur image, + Clair, La vie des médias). L’échange s’approfondit avec une littérature d’essayistes (signée par des politiciens, des sociologues et des écrivains mondains…) et avec des déclarations officielles soutenues (dernièrement, le lancement de la TNT).

L’histoire de la télévision est aussi l’histoire de l’audimat. La télévision, objet de désir et de séduction, d’appropriation et de consolidation, d’identification, d’éducation. L’idée pourrait résumer à elle seule la télévision: une perpétuelle quête de définition du téléspectateur, soit, en biais, un effort de caractérisation de l’Homme. Heureusement, il n’en va pas seulement des cotes d’écoute, mais aussi d’un élan constructiviste, où faire de la télévision en France signifie rendre des comptes à cet audimat que l’on s’efforce de décrire.

Il en va aussi de l’histoire de la digression télévisuelle. Une fois par mois, au moins, on a droit au palmarès des cinquante pires gamelles de la télévision: Gainsbourg qui glisse un I want to fuck you à Whitney Houston; Bukowski ivre mort chez Pivot (des soûlards, il y en a, à commencer par Depardieu…); des seins qui s’éjectent, des jupes qui déchirent; les fous rires des présentatrices de TJ… Cette digression s’est inscrite dans le temps, dans les consciences, et en plus, ces palmarès nous le rappellent chaque mois.

Dans l’industrie, celle-ci fait respirer la culture en invoquant chez le téléspectateur son côté affectif, soit un goût pour la folie, pour une télévision qui sort des cadres. Souvent, des caméramans sont filmés comme éléments mobiles du décor, des invités foutent le bordel sur le plateau ou on lance des propos irrévérencieux. Les Français ont par ailleurs une étendue incroyable de formats télévisuels, dont plusieurs récents innovent toujours en matière de mise en scène de la surprise.

Bien exploitée, la digression fait vendre; on inclut la digression dans toute émission qui passe dans les grands créneaux. La raison: créer l’événement, faire parler de soi, et ensuite parler des bonnes parts de marché en ondes. Il y eût, jusqu’aux années 2000, d’authentiques actes de digression. Ceux-ci n’ont toutefois pas disparu (prenez Youn qui courait les fesses nues aux Victoires de la musique), mais se sont dissipées, épurées, ont été reprises au compte des animateurs vedettes qui ont une image à entretenir.

Il semble en effet que nous soyons passés à la digression orchestrée: les humoristes sont invités pour leurs talents de vanneurs, les animateurs improvisent et se jouent du «politiquement correct» en matière de télévision, le téléspectateur, lui, en redemande. Ce sont peut-être les échos de la télé-réalité, comme une mutation essentielle de tous les formats télévisuels vers ce nouveau type de consommation. La surprise toujours comme vecteur capital, mais dans un cadre administré. C’est l’éternelle mise en abîme de la télévision qui revient: on ne regarde plus la télévision, mais la télévision se faire.

Et en France, le phénomène est en passe de franchir une nouvelle étape, un 3e degré: la digression comme concept central, comme paradigme, ce qui crée des digressions dans la digression même. Prenez l’émission En Aparte sur Canal +, où un invité évolue dans un décor guidé par une voix seulement, et l’émission Petites confidences entre amis sur Paris Première, où l’invité est interviewé par ses proches: il n’y a plus trace de journaliste ou d’animateur. Ailleurs, les chroniqueurs au franc parler ont supplanté les critiques, la parole s’est libéralisée à tous, la télé-réalité fait légion. Laissons passer 10 ans, et seront considérées comme innovatrices les émissions qui reviendront avec les journalistes chevronnés en interview et rappelleront les critiques aguerris à la tête des émissions culturelles. Si faste est l’évolution de la télévision en France.

Et au Québec, où ça en est?

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