De la résistance sur les terrasses

Numéro 82

21 au 28 juin 2007

Un texte de
Véronique Labonté

Publié le 21 juin 2007 dans
Bienvenue aux dames, Chroniques

De la résistance sur les terrasses

Sur les terrasses, soyez moins losers que les losers de terrasses.

Dum-dum-dum-dumdy-doo-wah
Ooh-yay-yay-yay-yeah
Oh-oh-oh-oh-wah
Only the lonely

R.Orbison/Melson

Je me permets ici de reprendre la thématique d’un épisode de Sex and the City même si je sais que c’est complètement out depuis Six Feet Under, Grey’s Anatomy et la sortie DVD du je-ne-veux-plus-en-entendre-parler coffret de Passe-Partout. Je parle du fait d’être seule dans la ville, New York pour Carrie Bradshaw, Montréal pour le cas qui nous intéresse, soit moi.

Dans le mouvement, tout va bien. La marche, les ventes-trottoir, les transports en commun et la bicyclette, bref, tout ce qui implique un mouvement et un but à atteindre ne peut être considéré comme suspect.

Le problème, il se développe dans l’immobilisme en solitaire au centre d’un lieu public. L’essai a été effectué sur la terrasse du Baraka sur l’Avenue du Mont-Royal en plein 5 à 7. Là où les mojitos s’écoulent plus rapidement que les gougounes en paillettes d’une vente de liquidation chez Aldo.

17 h 32, vous arrivez

Par chance il reste une table de libre et elle est pour vous. C’est vrai que vous avez eu l’intelligence d’arriver tôt. Les 5 à 7 commencent désormais à 6 mais ça, vous ne le saviez pas. Rapidement les duos, trios et quatuors s’agglutinent.

Par des signes plus ou moins subtiles, du genre pointer votre table, ils tentent de vous faire sentir cheap d’occuper tout cet espace en solitaire. Vous résistez.

Dépourvue de support papier et/ou électronique, vous passez automatiquement pour la fille déprimée qui s’est fait larguer. La terrasse étant située à l’arrière du bar, aucun passant n’est disponible pour vous divertir en trébuchant sur un élément invisible.

18 h 15. La pression visuelle augmente. Si au moins vous aviez un téléphone cellulaire pour en modifier quelques fonctions à l’aide du pouce… Vous remettez vos lunettes de soleil même si elles ne sont pas nécessaires. Vous résistez toujours.

Si vous ressemblez à Carrie Bradshaw, vous pouvez toujours miser sur votre outfit pour justifier votre présence. Vous devenez alors à votre tour un élément visuel intéressant. Par contre, si vous êtes venue en vélo: t-shirt, jeans, sueur, casque, sandales, vous commencez à faire pitié.

Attention: C’est à ce moment que vous devenez une proie facile pour les autres losers qui, s’emmerdant après avoir épuisé le sujet du jour, ici la Formule 1 et l’accident de Robert Kubica, tenteront de se divertir en prenant contact avec vous. (Ils se tiennent habituellement en groupe de deux).

Malgré ce que l’on pourrait croire, la formule «Tu viens souvent ici?» est encore en vigueur. Portez attention aux regards des autres groupes, vous pourrez y déceler la pitié et/ou l’amusement. C’est toutefois assez subtil.

18 h 30. Alors que vous vous sentiez relativement bien puisqu’une autre personne consommait sa solitude, voilà que son copain Je-suis-un-professionnel-donc-je-peux-me-pointer-en-retard-en-hurlant-dans-mon-Blackberry arrive. (Non, ce n’était pas Patrick Lagacé).

Toutes les chaises libres ont maintenant déserté votre table et la pression visuelle des minijupes colorées qui s’impatientent devient tranquillement insupportable. Il faut résister.

18 h 40. Les moustachus «J’croyais qu’y’était mort le gars man» ont quitté et vous avez recommencé à fixer votre table. Quelle force mentale vous dégagez! Pensez quand même au moment où vous aurez à adopter la position debout. Un faux-pas ou une démarche titubante aurait tôt fait de vous classer dans le rang des pas-de-vie.

Cette activité du genre extrême est à proscrire si vous essayez d’arrêter de fumer et tentez de boire modérément. Votre verre se vide au rythme du malaise. Les platopithèques exaspérés espèrent que vous limiterez votre consommation à deux verres. Trois étant nettement exagéré chez la solitaire qui a de la classe.

Gardez votre main libre sur votre verre presque vide pour ne pas laisser la serveuse décider du moment de votre départ. Le 5 à 7 achève. Vous vous autodécernez mentalement une médaille de courage.

Vous pourrez bientôt quitter la table, tête haute, choisissant vous-même le groupe qui aura droit à la place de choix que vous occupiez jusqu’alors. Le son des dernières gouttes de liquide résonne dans votre paille. Il est dix-neuf heures. Bravo!

Attention à la marche en sortant.


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