Décryptons Gregory Charles

Numéro 49

20 au 26 octobre 2006

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 20 octobre 2006 dans
Culture, Médias

Décryptons Gregory Charles

Sur les plateaux de télévision, alors que des artistes se recyclent en jouant les poireaux, alors que d’autres s’adonnent à la cuisine bio et courent les pistes recyclables, un homme, un seul, les incarne tous au centre du jardin: Gregory Charles, l’homme-compost, le saltimbanque de la bonne chère (potagère), le gai curcubitacé arroseur et arrosé, la métaphore du self-made jardinier.

Gregory Charles est un de ces artistes qui fascinent. On a l’impression que son ascension dans le métier a toujours été au coeur de son actualité (voire sa principale). Il est pro et touchant, un équilibre plein de finesse chez ce gentil garçon bien élevé à qui tout a toujours souri. Sur scène, dans les médias, dans les coeurs, on aime Gregory: c’est un bon gars.

Gregory Charles, une figure de la démesure mesurée, un hyperactif trop intelligent et dont c’est le drame, la quête du bonheur incarnée, l’oncle, le grand frère, le bon ami, le gentil voisin; Gregory Charles = un party de Noël réussi.

Et puis un jour de décembre, c’est le drame.

Le fond du baril

Je me suis beaucoup inquiété depuis la dernière année. Il y a un moment déjà que je collectionne les photos de presse de Gregory Charles; l’une d’entre elles, découpée dans le fascicule promo d’ARTV, trône sur mon bureau depuis quelques mois déjà. Un être de confidence et d’excentricité que j’admire en secret, qui m’inspire une paix intérieure comme Stéphane Rousseau pourrait le faire aujourd’hui: le petit gars du peuple, au sommet de la réussite. Des mégalos qui ont des faiblesses, les héros fragiles du Québec de 2006.

Lors d’un spectacle, Gregory Charles est tombé de scène en se rompant les os du coude. Je l’imagine tout fier, exalté et rebondissant. Au milieu d’une chanson, la fusion avec le public est telle qu’il entame spontanément une course se concluant sur un backflip bien exécuté, quoique mal encaissé. Déstabilisé un court moment, Gregory Charles met tout son poids vers la droite, vacille, jette un regard abruti au premier rang pour avouer sa faute, car il est triste, a le souffle coupé. Va-t-il mourir avant de subir l’humiliation ultime? Le monde entier lui pardonnera-t-il? Et puis c’est le noir. En extase, la foule jubile à la vue de la prouesse, un écho de fête retentit dans la salle puis c’en est fini, les rideaux se ferment…

Lorsque tous sont repartis, un sanglot éclate dans la nuit…

En même temps que je prends connaissance du nouveau Gregory Charles, je découvre que sur sa page Wikipédia, on précise que ce fameux accident s’est en fait déroulé pendant l’entracte… Vrai ou pas vrai, j’aime mieux ne pas en tenir compte. Surtout que la page Wikipédia en question a probablement été rédigée par la mère de Gregory, cette page qui mentionne que son nouveau single I think of you «connaît déjà un succès monumental à la radio québécoise»…

GregoryCharles.com

Oui, parce que Gregory, pendant ses longs mois de convalescence, a beaucoup médité sur la condition humaine. Il a écrit toute sa fougue de jeune premier déchu dans un disque-double qui sort ces jours-ci, en anglais, comme un grand, signé par Sony, comme un grand.

Cela me donne l’occasion de visiter GregoryCharles.com pour la première fois de ma vie. Greg m’apparaît philosophe dans ses habits blancs, juste comme je l’imagine à son plus décontracte. Sur un banc public, tête renversée. Je passe l’intro en Flash 4, une drôle d’esthétique rudimentaire à mi-chemin entre celle de Corneille et celle de Pierre Lapointe. Je me marre tout seul devant mon ordi.

À chaque page, une chanson démarre, j’ai l’impression que c’est mon voisin de palier qui chante (mal) sous la douche un flamenco en allemand. Je n’avais rien entendu de ses chansons, c’est trop d’émotion, une proximité subite et malvenue. Je pense à son visage qui se crispe devant le micro du studio: ces chansons sont les chansons tristes d’un homme en quête d’absolu… Ça doit toucher les gens. Bientôt peut-être, une finale comme dans le roman Le parfum de Patrick Süskind, Gregory Charles dévoré vivant par son public. Il est mûr désormais…

Gregory Charles ou comment charmer avec du vécu pas terrible mais tellement de conviction… Une sagesse du produit made in Québec, une réflexion sur l’honnêteté qui transigeante, l’art et la performance, et l’industrie.

Aimer ou être aimé, ce n’est pas la question: Gregory Charles est un athlète du captif. À défaut de le comprendre, vous n’avez d’autres loisirs que de l’admirer.


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