Dérape littéraire assis sur les genoux de François Truffaut

Numéro 30

16 juin au 1er  septembre 2005

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 16 juin 2005 dans
Récit, Société

Je me lève, des oiseaux chantent à l’unisson selon un rythme soutenu qui m’a paru bizarre, d’où mon réveil. Je dois composer quotidiennement avec ces animaux sauvages, les seuls qui croisent vraiment mon chemin, avec les blattes et les rats du métro. Ils chantent sans arrêt. Parfois ils s’essoufflent, battent de l’aile quelque peu, reviennent d’un furtif coup de sifflet sur des airs trop entendus, recyclent les vieux succès – ça s’entend; on est gêné pour eux.

Vendredi de congé, Élisabeth a des idées d’envergure pour la journée: Versailles, le Louvre, manger un moules-frites… De mon côté – et j’y crois toujours –, la seule activité qui puisse vraiment résumer Paris demeure la balade en barque au Bois de Boulogne. Le temps nous manquera peut-être – l’expédition proustienne, en bermudas clope au bec, n’est pas de toutes occasions. Pigalle cowboys donc, musées érotiques et touristes essayant la chaise auto-léchante de la vitrine jouxtant le Moulin-Rouge. Élisabeth rit beaucoup en refusant de se faire prendre en photo comme ses semblables, des touristes férus de nouvelles technologies, des visages souriant de bonheur devant l’icône parisienne. Ça la dégoûte, elle ne veut pas être mise dans une case.

Balade à Montmartre, on renoncera à trouver le café d’Amélie Poulain, rue Lepic – faudrait pas forcer la note. La montée est lente, Place des Abbesses, des voyous maghrébins se mêlent aux touristes, des Japonaises molles glissent lentement dans la lumière, traînant les pieds. Excès de consommations, vie de quartier, quartier de vendus, mais pas trop, surtout des tissus, des vendeurs de tissus. L’arrivée sur la butte ne réserve rien d’exceptionnel, mis à part une vue imprenable sur Paris, un magistral Sacré-Cœur ivoire planté sous les décors cartons, sous les touristes qui pointent du doigt. On pensera à eux, même les remercierons venu le temps de déclarer Paris la ville la plus visitée au monde. Place des Abbesses au retour, Pierre Lapointe résonne dans mes oreilles – clairement, je n’ai jamais compris ce qu’il racontait.

p_derape_0605Il fait soleil à intermittence sur la tombe de François Truffaut. Croisé celles de Sacha Guitry, de Zola, de la famille Danger (Élisabeth n’y croyait pas; une seconde et elle était partie photographier les chats sur les tombes derrière). Au cimetière Montmartre, on déglutit avec sonorité, fume un joint marchant autour d’une tombe de marbre nu, juive d’après le chandelier; au cimetière Montmartre, Truffaut lui-même est devenu juif, n’ayant jamais connu son déserteur de père. Nouvelle vague et poésie parmi des Grands réduits en poussières: je m’assois sur un coin, essaie de comprendre comment on doit faire dans ces cas-là. J’éprouve pas grand-chose à vrai dire; l’image l’emporte, on prend nos tronches joviales en photo et on imprime un souvenir.

Yann Moix boit un café Place de Clichy, ça me fait penser que son pote Beigbeder commence à se taper pas mal de Montréalaises; la dernière est passée chez Ardisson copiée-collée, une écrivaine qui s’est fait promettre un livre au comptoir du Sofa, Rachel West. Je me demande si les Moquettes Coquettes ne feront jamais l’Olympia; j’espère ne pas connaître cette époque. J’achète le Technikart; Élisabeth enchérit avec les Cahiers du cinéma – pour le tour de barque au Bois de Boulogne, c’était raté, j’irai peut-être dimanche, ou alors une autre fois.

La nuit prend un nouveau souffle sur la fontaine du Palais de Tokyo, où une centaine de hippies crachent du feu, jonglent, jouent avec des chiens. J’entends des jeunes lancer: «Putain, alors c’est ça des punks du 16e?» en pointant un petit groupe de gaufrés. Nous prenons des photos des vagabonds quand le «boss» fait son entrée: un gaillard torse nu, cheveux défaits, avec non pas deux fireballs, mais quatre. Le type s’aventure plus loin dans la fontaine sèche, où l’eau de pluie s’est accumulée, et entame un numéro d’athlète, de Christ gymnaste – les tam-tams se rangent derrière lui, dans un signe improbable de respect. Le truc devient mystique sous les lumières de la Tour Eiffel; mes nouvelles baskets brillent.

À l’intérieur du Palais, le musée d’art contemporain: un immense bloc de béton couvrant un café, un resto, une librairie, un hall de fou. Le prix d’entrée: 4 euros, et nous longeons un parquet de tourbe où on a balancé le fusil à peinture, passons sous un plafond où pendent des nœuds de pendus. Dans une salle, Élisabeth me prend en photo avec le portrait de Wittgenstein. Partout, des cadres cassés montrent les visages de grands hommes du siècle, de Jimi Hendrix à Gandhi, de Foucault à Mohammed Ali. Au centre, difficile à expliquer… mais sinon une salle de cinéma vers la sortie, avec un montage de vieux films et séries de Clint Eastwood et de Jack Nicholson.

Je lis Sur la photographie, de Susan Sontag, qui dit des touristes, page 23: «N’étant pas sûrs de savoir comment réagir, ils prennent une photo. Cela donne forme au vécu: on s’arrête, on prend une photo et on repart. C’est une méthode qui exerce un attrait tout particulier sur ceux qui sont handicapés par une morale du travail impitoyable: Allemands, Japonais et Américains.»

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