Détroit: les splendeurs de la disgrâce

Numéro 165

23 au 29 octobre 2009

Un texte de
Simon Hobeila

Publié le 23 octobre 2009 dans
Idées, Société

Détroit: les splendeurs de la disgrâce

Fleuron du rêve américain au siècle dernier, Détroit nous a depuis donné à voir le pire de l’urbanité américaine. Et Eminem. Armé de miles Aéroplan et d’une invitation à un mariage, notre chroniqueur avait enfin une raison d’aller voir ça de plus près.

Je n’avais jamais pensé mettre les pieds à Détroit de ma vie. En fait, je n’avais même jamais réfléchi à Détroit tout court, exception faite d’un élan subit d’empathie l’an dernier quand j’ai pensé que si la Coupe Stanley serait revenue aux Red Wings, ça aurait été un baume sur les plaies ouvertes de la ville de l’automobile.

Je concédais volontiers que Détroit devait être une ville plate, probablement laide, probablement trash. Une ville américaine moyenne et déchue, comme j’en imaginais des centaines en juxtaposant mentalement des boulevards Taschereau et des autoroutes Décarie. Je croyais en avoir vu d’autres.

Or, les réactions que suscite la seule évocation de Détroit chez mes amis américains auraient dû me faire comprendre que j’étais dans l’erreur. À l’annonce de mon périple, tous se sont confondus en litanies à propos de la vétusté du centre-ville ou de son taux de criminalité à faire rougir le Dow Jones. Si je leur avais aussi parlé de Cleveland ou du Delaware pour comparer, j’aurais su que Détroit, c’était du sérieux.

Détroit, c’est la fin du monde

Vient ensuite la douane américaine qui me donne à voir un deuxième et indubitable signe de mon ignorance.

Le douanier m’est sympathique. D’habitude occupé à deviner l’origine de mon nom et à s’étonner de la mention «Drummondville» à la rubrique «Lieu de naissance», le tout pendant que je m’efforce de ne pas sourire pour recréer l’air de bœuf que j’arbore sur mon passeport, le douanier devient volubile et attendri.

«A wedding in Detroit, huh? Man, I don’t know anybody who lives there anymore… All my friends left, you see. You know you could, like, buy a house there for a few grand? Man, Detroit’s crazy… Enjoy!»

Bouche bée de me faire donner du «man» par le douanier, je suis resté silencieux en attendant sa bénédiction et mon congé.

Troisième présage que je m’étais catégoriquement gouré sur Détroit: mon avion décolle d’un terminal constitué d’abris Tempo. Ledit avion est à hélices et pas plus de 8 passagers s’y logent pour le vol.

Sérieux.

Il doit y avoir plus de monde que ça sur le bus Montréal-Matagami le mardi matin.

Detroit Doughnut City ou comment je me suis pris pour Mel Gibson

Ville-beigne au centre vidé de sa population, c’est ça, Détroit. Un gros beigne avec juste des trous.

La traversée de la ville d’une banlieue à l’autre ne me donne à voir que quelques âmes errantes, plusieurs liquor stores et restos de soul food aux façades défraîchies. V-i-d-e.

De métropole-incarnation de l’ère industrielle, Détroit est aujourd’hui un désert parsemé de gratte-ciel et de manufactures abandonnées où les maisons placardées se comptent par centaines.

La ville porte toujours les stigmates des émeutes de 1967, provoquées par la ségrégation raciale et la désindustrialisation, qui ont poussé les populations plus riches et blanches à migrer vers la banlieue. De fait, le centre comptait il y a 50 ans deux fois plus d’habitants qu’aujourd’hui, laissant une ville XL à une population de taille M, toujours au régime.

Entre les billboards m’invitant à me procurer un permis de port d’arme et les rues dénuées de toute forme de vie, j’ai l’impression de parcourir les ruines d’une civilisation déchue. Je songe à Palmyre et à Delphes, à Mad Max et aux casinos du centre-ville en guise de Thunderdome.

Difficile de ne pas être séduit.

Detroit Art City ou comment je suis tombé amoureux de la ville

C’est cependant quand la Monte Carlo 97 de mon hôte effectue un u-turn bien en règle et tourne sur la rue Heidelberg que mon cœur chavire.

Sans crier gare, les maisons placardées deviennent les canevas d’un peintre déjanté et les terrains vagues se remplissent d’installations de junk art à saveur politique. Un bordel magnifique.

Ici, un four rempli de souliers évoquant l’Holocauste; là, des carcasses d’autos en «hommage» à l’industrie. Une Arche de Noé remplie de peluches; un stand où l’eau bénite remplace la limonade et partout les mots GOD et WAR peints sur de vieilles télés qui jonchent le sol… Un délire Basquiat-esque grandeur nature dans un des quartiers les plus mal famés de Détroit.

Et je suis en veston-cravate pour célébrer le coup.

Ça tombe bien: Tyree Guyton, le maître d’œuvre du Heidelberg Project, vient nous souhaiter la bienvenue chez lui. La petite histoire veut que son art ait tellement attiré l’attention sur son quartier que les dealers de crack en sont partis. C’est pas sympa, ça?

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J’ai alors compris, sans doute aidé par la promiscuité émotionnelle et le bar ouvert du mariage, que les dizaines de personnes rencontrées ce week-end-là, par leur refus de quitter la ville, posaient un geste de résistance à l’indifférence et au déclin de Détroit.

Y vivre et s’y investir est en soi un geste humanitaire qui impose le respect.

Et j’y ai constaté, une fois encore, que les plus belles fleurs poussent dans la merde.


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  1. Enrique says:

    Ce soir j’ai regardé 100 maisons de Detroit.
    Ça va bien avec ce texte.

    http://www.100abandonedhouses.com/about/

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