Dieu et les oiseaux

Numéro 73

19 au 25 avril 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 19 avril 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Dieu et les oiseaux

Dieu existe. Il répare et vend des vélos dans le nord de la Californie.

Il a pris soin de mon machin à deux roues, l’a apprivoisé, comme une bonne sœur aurait agit face à un itinérant souillé, handicapé et d’une drôle de couleur.

Il l’a hébergé, malgré son odeur terreuse. Sans juger de son état lamentable, il lui a permis de reprendre la route. Il lui a redonné goût à la vie. Et m’a permis de continuer la mienne. Tranquillement.

Changement de roue arrière, nouveaux freins, support arrière (pour remplacer la vieille plaque d’immatriculation de Washington), graissage et lavage complet. Oui, lavage complet. Dieu, je vous dis.

Il a fait un miracle. Mon vélo roule comme jamais il n’a roulé. Fini les bruits métalliques incohérents, les frottements inintéressants et les crevaisons multiples. Phénomène assez nouveau pour moi, lorsque j’applique une certaine pression sur les drôles de leviers adjacents aux poignées, ça freine. Dieu existe, je vous dis.

Dieu aime le sirop d’érable. Pour lui remercier d’avoir jeté un œil sur mon vélo, je lui remets une boîte avec une érablière dessus et un liquide onctueux dedans. Made in Québec. Son sourire laisse entrevoir l’ombre d’une dent sucrée. Il dit qu’il fera des pancakes avec sa femme. Probablement le dimanche matin, juste après la messe. Mon offrande lui fait plaisir, ça se voit. Je ne sais toujours pas son nom. Je l’appellerai Dieu, pour les besoins de la cause.

Comme un baiser sur une balançoire

Dès les premiers coups de pédales, je me sens tout drôle, maladroit. C’est probablement à cause de la frustration. Je l’ai laissé pendant si longtemps seul avec lui-même, sans savoir quand j’allais le récupérer. On dirait qu’il m’en veut. Il hésite à se laisser pédaler.

Quiconque a fait gardé un chien pendant une longue période sait exactement de quoi il s’agit. (Désolé pour la comparaison canine, je m’y connais trop peu en comportement humain pour savoir si le même phénomène existe chez les enfants. On compare ce que l’on connaît.) Il me repousse. Frustré. Après quelques kilomètres, humidifié d’une brume californienne matinale, il se laisse flatter. Par l’asphalte. Il ne combat plus mes coups de pédales, il les absorbe. On se retrouve.

Avant de prendre la route définitivement, je décide de manger une orange sur un quai. Une orange sur un quai donne autant d’énergie qu’un baiser sur une balançoire, tout le monde sait ça.

À mes côtés, je ne peux m’empêcher de rire intérieurement d’un groupe d’ornithologues amateurs. Ils ont l’air un peu niaiseux. Ils arpentent le quai, à la recherche d’un spécimen ailé rare. Armés de lunettes d’approche disproportionnées, ils scrutent l’horizon. Quand, l’oiseau repéré, ils déposent leurs jumelles et sortent leurs lunettes de presbytes, je ris.

Le plus drôle, c’est de constater que parmi le groupe d’environ six personnes, deux ont vraiment l’air intéressé. Les autres s’emmerdent, dans leurs manteaux rouges, jaunes et verts. Ils ont l’air perdus dans leurs pensées. Ailleurs. On dirait des perruches dans un aquarium.

Après mon orange, je pédale vers la 101, pour reprendre définitivement mon voyage. Je croise mon reflet dans la vitre d’une familiale 1981, celle avec du bois sur les portières. Je n’ai vraiment aucune leçon à donner aux ornithologues. Avec mon casque de travers, mon manteau bleu et une bouteille d’eau «strappée» à l’arrière de mon vélo, j’ai moi-même l’air d’un drôle d’oiseau.

Vite, je m’envole vers le sud.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.