Dilemme canin, quand tu nous tiens

Numéro 44

15 au 21 septembre 2006

Un texte de
Frédéric Choinière

Publié le 15 septembre 2006 dans
Chronique New York, Chroniques

Dilemme canin, quand tu nous tiens

Comment doit-on réagir quand un chien qui bénéficie d’une surveillance discutable de la part de son maître vient jouer dans notre pique-nique?

a) S’exclamer «ooooohhhh, yé don ben cute c’te p’tit chien là! Hein, r’garde-moi ça si yé cute! Ben oui, t’es cute? Tu veux-tu un boutte de sandwich?»

b) Kicker ledit chien

c) Kicker le maître dudit chien

d) Se souvenir des étapes 1 à 10 de «Comment faire le vide autour de soi et retrouver l’harmonie: un guide pratique en 10 étapes».

Dilemme canin, quand tu nous tiens.

Pique-nique sur le gazon du parc des Cloisters, au nord de Manhattan. C’est très beau, ceci dit en passant, les Cloisters.

N’ayant jamais lu le guide cité en d), cette option n’en était pas une. La solution b) me semblait inappropriée, surtout que le chien tendait plutôt vers le chiot et que (note importante) j’aime les chiens. J’aurais presque opté pour a), mais j’étais – avouons-le – quand même frustré d’avoir des marques de pattes boueuses sur mon pita au fromage qui devait calmer ma faim de cycliste.

Il s’agit en fait d’une situation délicate. À laquelle on semble de plus en plus confrontés, ici à New York, mais aussi dans tous les centres urbains touchés par la vague «j’ai mon pug dans mon Louis Vuitton». Ou « t’as vu mon chien chinois à crêtre dans mon Prada?», pour ceux qui veulent se dissocier de la masse. Le chien, le chien urbain, des hordes de chiens urbains.

T’as vu mon iPug?

Il semble que pour certains, le chien ne se contente plus d’être le meilleur ami de l’homme: c’est désormais un accessoire à la mode qu’on veut amener partout avec nous. On le traîne pour ramasser des filles ou des gars (plutôt ça que ramasser les crottes!). On le met dans une poussette spéciale pour le faire parader. On en fait notre bébé en le gardant près de notre cœur, dans ces pochettes ventrales faites pour porter les nouveaux-nés. On les amène faire un tour dans le métro. Allez hop!

Bref, les chiens se retrouvent partout, même là où ça dérange ces autres que sont les allergiques, les phobiques et ceux qui, sans cultiver une aversion pour la gent canine, ne se ruent pas nécessairement sur le premier labrador-croisé-basset pour l’embrasser. Et que dire de certains propriétaires qui s’offusquent si on réagit autrement qu’en étant en pâmoison devant leur petit chou.

Pour en revenir à mon épisode du parc, je n’étais pas frustré contre le chien mais par son maître, qui ne semblait pas voir de problème à ce que je me fasse licher le bras pendant que tentais de bouffer mon sandwich.

Et juste à côté, un couple pique-niquait, eux aussi avec leur chien… au bout d’une longue laisse qui lui permettait de venir jusque dans mon assiette. Sans que ça semble les gêner, au contraire. Comme si je devais partager mon pita avec ces deux chiens dans la plus totale euphorie.

Quelques jours après, à la buanderie, un gars mets son linge dans la laveuse, son chien (de taille moyenne) à ses côtés. On est dans une buanderie! Pas un parc. Une dame passe et le chien se retourne pour aller vers elle. Elle a peur et réagit. Le maître se détourne à peine, ne s’excuse pas et tire un peu sur la laisse pour que le chien se rassoie.

Je me suis demandé pourquoi les gens ne laissaient pas leur chien en dehors des commerces (ou à la maison), comme on le faisait chez moi avec notre chien familial.

Puis, j’ai réalisé deux choses. Pour les New Yorkais, et de plus en plus de citadins, le chien est un accessoire qui coûte cher et qu’on a probablement peur de se le faire voler si on le laisse après un poteau.

Il suffit de calculer un peu pour s’en rendre compte. Ici, beaucoup de gens envoient leur chien dans une «garderie» pendant la journée (45$ US pour les membres réguliers de Biscuits and Bath, une chaîne réputée).

D’autres engagent des «dog-walkers». Selon les options (marche en groupe ou individuelle), les prix de Biscuits and Bath vont de 12$ US pour 15 minutes, à 35$ US pour une heure dans le parc.

Les indépendants offrent des prix plus abordables. «Une marche privée avec nous coûte 20$ US de l’heure. Pour la promenade en groupe, c’est 15$ US pour deux heures, avec un maximum de quatre chiens par groupe» m’expliquent Nadirah et Henry, de sympathiques promeneurs du K-9 Club, une plus petite entreprise. Et Manhattan étant Manhattan, certains maîtres rajoutent à ça le service de chauffeur, les séjours en auberge à la campagne et même les séances de yoga!

Mon autre hypothèse, c’est que beaucoup de citadins ont peur d’être seuls. Même s’ils travaillent des heures de fous et qu’ils n’auront pas le temps de s’occuper décemment de leur bête (d’où les garderies, dog-walkers, etc.), ils veulent à tout prix ce petit bichon, voire ce saint-bernard (qui doit être très heureux dans un appart minuscule qui surchauffe dans les étés new-yorkais).

Même pour aller prendre un café au coin de la rue, c’est avec fido que ça se passe. Et puis c’est surtout beaucoup plus facile d’aller embrasser un museau inconnu que d’engager la conversation avec cette personne qui nous ressemble, juste à côté de nous, mais qu’on feint d’ignorer, parce que de moins en moins capable de socialiser avec nos semblables.

On devrait peut-être se mettre à se renifler réciproquement le troufignon… semblerait que c’est un bon truc pour faire connaissance!


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