Dr Perruche

Numéro 167

6 au 12 novembre 2009

Un texte de
Alice DT

Publié le 6 novembre 2009 dans
Fiction, Les rendez-vous manqués

Dr Perruche

Il me téléphone, je suis bénie des dieux.

C’est un homme magnifique, un oiseau rare. Il porte le sceau 4 A, 5 étoiles, 6 diamants. Je l’aime d’amour déjà.

À l’instant où j’ai vu son nom sur mon afficheur, j’ai su que je pouvais me féliciter d’avoir adhéré au «combo conne», celui qui, mensuellement, me coute une fortune en frais de téléphone. Son doux nom précède si bien un alignement de numéraires, tant de beauté, ça ne peut qu’avoir son prix à payer.

Je réponds, il demande à me parler, sa voix me fait l’effet des Ativan. La conversation se déroule bien, je n’enregistre aucune donnée, je respire du moment présent par les deux narines. Je me contente de roucouler au fil de la conversation, tout comme le ferait une perruche ravie.

Je crois qu’il me lance une invitation. Ça ne peut être… Mais si… Non, je ne vois pas… En fait, ce ne peut qu’être… Quoi? Il m’invite, moi? Je suis l’élue! Nos enfants viendront au monde auréolés!

Je raccroche le combiné après un long silence statique. Le même silence qui se fait entendre lorsqu’une personne quitte la ligne et que l’autre y demeure pour s’assurer qu’elle ne vient pas de baver dans sa manche.

Je lui retéléphone, je ne me souviens plus exactement de l’endroit, de l’heure, de la nature de notre rendez-vous. Était-ce même d’un rendez-vous dont il était question?

C’est bel et bien un rendez-vous, Dieu existe.

Ce soir, lui et moi, un petit bar anonyme, nos corps indubitablement attirés. Je serai Bergman, lui, il sera Bogart. Ma vie est magnifique. Il faut que je me rase les jambes.

Karma de marde

C’est l’heure X, le jour J, je suis là, il y est… Il y est, en compagnie d’une fille et d’un autre garçon?

Ils sont disposés de façon étrange autour de la petite table, leurs pieds sont mal enlignés, leurs sous-verres sont louches. Ça m’a tout l’air de… Non, ça ne se… Enfin, ça se pourrait très bien… Il ne pourrait quand même pas… En fait si, il le peut… Bordel, c’est un satané rencart arrangé! Ça se voit, ça se sent. Ça pue le soufre, ça chauffe les yeux. Ça donne le goût de pleurer.

Après avoir accumulé d’innombrables heures d’écoute d’émissions de décoration, de Feng shui et d’home staging, mon expertise mobilière ne me trompe que rarement. Je vois les signes, je les sens. Mes chakras s’embrouillent même lorsqu’une simple cuillère est indisposée.

Je prends donc place sur ma chaise, celle qui m’a été préalablement attribuée par mon karma de marde. Le garçon X se fait présenter, la fille Y aussi, mais ça, je m’en fous, c’est pas elle qui m’intéresse ici.

Le garçon à séduire est incroyablement banal. Son teint est grisâtre et les traits de son visage semblent se faire la course vers son menton. Une discussion creuse s’impose. Je m’efforce de quitter ma charmante compagnie le plus fréquemment possible.

Lors d’une de mes nombreuses incartades pause-pipi/pause-bar/pause-je-viens-de-voir-un-ami, mon bellâtre, celui qui me trouve tellement super qu’il décide de me matcher avec son exécrable ami, me prend à part.

Dieu qu’il est beau. Il m’explique qu’il a eu l’idée de m’inviter ce soir car son pauvre collègue de travail (célibataire) vient tout juste de perdre son père. Comme j’avais subi une perte similaire, je pouvais sûrement l’aider à cheminer dans son bla… bla… bla et re-bla…

Je porte un sarrau? Je tapisse mes murs avec des diplômes? On m’appelle «Medame la docteuresse»? Non, je ne crois pas. Je ne vois pas en quoi je pourrais être une experte du deuil, Monsieur Jolicoeur. À ce que je sache, on va tous mourir et nos parents aussi, c’est comme ça, aussi bien s’y faire.

Si, cependant, tu n’avais pas considéré mon avis médical et que seule l’option: réconfort sexuel entre deux orphelins consentants avait été envisagée, j’ai le regret de t’annoncer que tu devras la biffer de ton cahier de scout.

Comme je suis de bonne foi, rien de ce que je pense, à ce moment-là, ne sort de ma bouche. Je me contente de faire des «onnnh» de sympathique sympathisante.

Panda mignon la maudite

Je retourne à mon siège, je souris un peu, pas trop, ça ne me tente pas de lui parler d’arrangements funéraires et de soins palliatifs. Monsieur bellâtre et la quelconque Y discutent entre eux, laissant, à moi et à ma date, toute latitude quant au choix de discussions à aborder.

Il prend les devants en amorçant une passionnante ode à son patrimoine mobilier. Moi et ma bonne foi l’écoutons une bonne demi-heure. Il nous arrive même, ma bonne foi et moi, de poser des questions d’ordre technique, d’ordre électronique.

Mon rencart m’expose d’intéressantes théories sur les rapports entre soulagement des symptômes de dépression saisonnière, et utilisation quotidienne d’une télévision haute définition. Je veux partir, le laisser là avec sa sale tête d’animal nocturne.

La jeune femme Y nous regarde avec des yeux de Simplet le nain. Elle nous dit qu’elle trouve ça «donc le fun» que nous nous entendions si bien.

Elle peut bien prendre des airs de panda mignon, la maudite, ce n’est pas elle qui est obligée de parler de la nécessité de donner un traitement antitaches à ses divans.

Je reprends ma palpitante conversation tout en regardant Y du coin de l’œil. Quelque chose se trame, elle brasse sa sacoche et tripote son horrible foulard de gitane cheap. Elle s’en va, je crois. Su-per. Bon débarras, madame la face de samaritaine.

Hé! Ho! Mon mignon pousse sa chaise vers l’arrière, il racle sa gorge et nous prétexte une connerie de covoiturage. Ils ne vont quand même pas me laisser seule avec un Rémi sans famille de 28 ans?

Eh bien oui, ils vont. Ils s’habillent, ils s’apprêtent à quitter la bâtisse comme les deux goujats qu’ils sont, me laissant, moi, derrière, comme la belle innocente que je suis.

Je regarde le dos du convoité pendant qu’il se dirige vers la sortie.

L’experte du deuil, c’est moi.


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