Éditorial du 17 novembre 2006

Numéro 53

17 au 23 novembre 2006

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 17 novembre 2006 dans
Chroniques, Éditoriaux

L’effet polarisant de rencontrer un artiste dont on admire le travail, et qui nous apparaît, humain, trop humain… Mêlé parmi la foule, mêlé tout court, Philippe Katerine, curieux pachyderme de poésie, animal constamment en quête du cimetière mondain qui lui ira le mieux…

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Notre première rencontre avait eu lieu deux ans auparavant, au coin du cinéma du Quartier latin à Paris, où était projeté son film Peau de cochon. L’artiste était en retard, sa relationniste occupait la salle tandis qu’il aurait dû répondre aux questions, et mon père s’impatientait que je l’eusse traîné dans mon aventure de groupie.

J’admirais alors beaucoup son travail sur ses albums Les créatures et L’homme à trois mains, tellement que je l’ai attendu dans la rue afin d’avoir la primeur de sa poignée de main. Puis bof, guitare cheap sur le dos, il est apparu fatigué, frêle, bohème. On a eu notre petite discussion de circonstance, puis je suis rentré chez moi un peu déçu. Son film, je ne l’avais pas vu de toute façon.

Retour à Québec pour la soirée hype de l’année: un spectacle de Katerine, suivi du lancement de l’album de Numéro# en guise d’after. Je n’ose pas m’y présenter trop tôt, à cet after, c’est sûr que tout le gratin s’y trouve. Même si ce sont des gens bien, à Québec, c’est un pléonasme en soi ces soirées branchées… Je préfère danser à la maison avec les filles en imaginant le spectacle de Katerine que je ne verrai jamais.

Quand on débarque à Rouje, reste plus qu’une piste de danse diffuse. On danse un peu, puis j’aperçois Katerine, qui remue du cul au loin tout seul. Il aligne les silences ensuite au bar comme de fait, rien ne l’anime d’autre on dirait. Il perd des cheveux sur les filles qui lui passent sous le nez, et son visage est enfoncé par en dedans. On dirait Bernard Derome hippie qui aurait trop mangé de datura.

Je regrette car mes amies prennent mon dégoût pour un défi et attaquent la loque qui attend juste qu’on le distraie (effectivement, très vite, ils jouent à tire-la-barbichette, un rayon de bonheur surgit dans ses yeux en grand enfant qu’il est). J’entends toutes ses chansons dans ma tête, les plus tendres et naïves aux plus décadentes et stupides. Il me semble tout d’un coup que ses albums pourraient n’être qu’une vaste entreprise de séduction… Ça doit être ça, Philippe Katerine, un gros ego de mononcle rock star qui fait de la dérision son élixir de jeunesse et son gagne-pain.

Trop tard pour le mien d’ego en tout cas, c’est un départ et les filles se transforment en groupies pour mieux s’encastrer dans le taxi du band, du moins ce qui en reste. Mon manteau est déjà parti avec elles. Sur le trottoir, Zélia me présente Jerome Rocipon, je ne le reconnais même pas malgré que j’admire son sens de l’humour et ses chansons. Il me trouve bien drôle en tout cas à essayer de retenir mes affaires de partir sans moi.

Le taxi surbondé et turbulent prend la route, je ne pense qu’à rentrer chez moi. Les filles m’ont clairement lâché et le type au look nerd post-grunge qui gémit dans la porte et la grande gueule qui nargue le conducteur pas trop futé m’empêchent d’entendre ce qu’elles racontent. Je suis assis sur les genoux de Philippe Katerine, pendant que celui-ci respire la buée de la surface de la vitre, oui, comme un poisson comique.

Mauvaise nuit donc à l’hôtel (ils sont tous gais et saouls, bon, c’est pas plus mal non plus), les échanges se limitent aux différences culturelles (poutine, radio-poubelle, les rues désertes), on est lessivés lorsqu’on rentre. Et déçus. Sauf qu’on leur a piqué une chemise fleurie, qu’on offrira à mon coloc, resté au lit. Il va être content.

Dans ma courte nuit, je rêve que je fais une fête chez moi et que je me saoule dans un coin avec Win Butler. Ému, je lui confie à quel point leur album Funeral m’a touché au cœur, et rendu fier de voir cette poésie catapultée de par le monde. Je tremble et perds la voix tellement qu’il est incongru de le voir là dans ma cuisine, à écouter mes confidences entre deux passages d’une Régine bourrée. Je le prends et le reprends dans mes bras, et lui paie des verres, avant de me réveiller, bizarrement, en pleine forme.

Rose-Marie Charest, la présidente de l’Ordre des psychologues, disait cette semaine que «l’homme public va très bien, c’est plutôt l’homme privé qui va mal.» C’est ridicule, mais ça fait rire. Prise 2 samedi, un ami pend la crémaillère avec un concert privé de Numéro#… Ce sera sans Katerine cette fois, too big, mais toujours avec les mêmes filles… et peut-être Win.


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