Éditorial du 2 mars 2007

Numéro 66

2 au 8 mars 2007

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 2 mars 2007 dans
Chroniques, Éditoriaux

P45 a proposé aux chefs des principaux partis politiques du Québec de soumettre à l’électorat une œuvre artistique de type performative, cela afin de livrer artistiquement une démonstration sentie de leur désir d’accession au pouvoir.

On leur a fait une requête via leur MySpace respectif, et ils ont accepté.

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Parmi les applaudissements et les sourires gênés, le récit d’une soirée pour le moins inusitée…

On installe les caméras, Véro-b est sur le plancher déjà depuis une heure et parle avec les relationnistes, les filmant, nerveux, en train de hoqueter leur café.

La crew P45 s’agite fort devant l’heure de la prestation qui arrive à grands pas. Plusieurs semaines déjà que l’équipe de la balado en parle, plusieurs semaines déjà que l’événement, booké sur invitation seulement, fait les manchettes. La politique soluble dans l’art? Et pourquoi pas…

En tout cas, l’auditoire est frénétique, on sent venir une soirée où il n’y aura pas de lendemain, où ils donneront tout ce qu’ils ont ces leaders politiques, où notre seul cynisme sera celui de ne pas nous s’être plus tôt départi de notre «incapacité à imaginer cela». Depuis que les chefs politiques font campagne sur Myspace, il faut dire que les choses ont changé…

Sur la musique de DJs bien en vogue, le public entre en petits groupes comme dans une soirée underground et s’occupe déjà à inspecter les plus mondains d’entre-nous. Au risque de déplaire à leurs pairs, certains spectateurs, dont les membres du Nightlife magazine, sont bruyants et se font remarquer.

Une fois dans la salle cependant, un certain calme s’installe. Enfin, s’impose un respect solennel que, secrètement ou non, tous portent envers les performeurs.

Se joue ici ce soir un débat des chefs non démocratique, mais purement artistique. Être sur scène, pour paraphraser Jules Renard, «c’est une façon de parler sans être interrompu». On ne peut qu’être admiratifs devant toute la dévotion des chefs des partis politiques, qui ont centré leur campagne entière autour de cet événement, en privé, pour l’amour de l’art.

Politique(s)

La faune échange des exclamations étouffées dans les gradins. Certains lisent les journaux, d’autres se passent le programme et s’esclaffent sur les CV artistiques des politiciens.

Tout le monde est là: on reconnaît 33Mtl en interview avec André Boisclair, lui qui s’est laissé pousser la moustache pour l’occasion; les membres de bands locaux discutent de musique indie avec Mario Dumont, riche d’une discographie allant de Jean Leloup à la bande sonore de Bon cop bad cop; Jean Charest, lui, semble réfléchir dans un coin devant la une du dernier Urbania, circonspect quoiqu’en appétit.

De loin, le tableau pourrait être complet, reste MusiquePlus aux prises avec Québec solidaire, d’une attitude si trash ce soir que Chéli grimace tout rictus dehors en détournant la tête, dégoûtée de la teneur abjecte de l’entrevue.

En effet, les membres de la team de Québec solidaire, en refusant en toute modestie l’invitation de P45 et de fait confinés au premier rang, se sont déguisés en nerds approximatifs qui auraient passé la nuit à faire le party dans un conteneur à déchets de bourgeois du Mile End… Seul Matthieu Dugal et Méchant Contraste s’y sont frottés, ils ont dû retourner à l’hôtel prendre une douche, submergés par un désarroi innommable.

Québec solidaire dont se dégage une odeur de franche polémique. En effet, l’aspect écolo-terroriste de leur mini-performance marque les esprits. Au Québec, même dans un cadre artistique, c’est une première. Chacun souligne l’audace à sa façon pendant que se mettent en place les performeurs.

Au sens propre

Mario Dumont entre en scène. Il répète: «J’aime la politique pour ce qu’elle est. J’aime la politique pour ce qu’elle est». Des lumières jaunes et rouges s’agitent dans la salle, tranquillement s’installe une ambiance d’arène romaine.

Mario trébuche sur une roche au milieu de la scène. Le pauvre pleure en silence, se relève, puis prend un ton sérieux sous une pluie de neige artificielle. Sa pose dure ainsi plusieurs longues minutes, rompues par un cri suivi par une salve d’insultes répétées ad nauseam. Calmé, il reprend.

Sa femme reste un repère important pour lui, dit-il en substance, et il confie de long en large craindre que le pouvoir de la communication politique ne le prive à tout jamais de sa sincérité… Sa sincérité réelle, insiste-t-il. Avant de sortir de scène, il revêt un hijab, puis disparaît sous des applaudissements clairsemés. Démarre Keep on riding de DJ Champion. Stupéfaction dans l’assemblée.

Tonnerre d’effets spéciaux, on salue au passage le courage des VJs de Moment Factory de s’être associés à la production du PQ qui s’amorce à l’instant. André Boisclair semble avoir mis le paquet dès le départ et s’exécute dans une danse contemporaine impressionnante de fragilité et de souplesse. La chorégraphie l’entraîne dans les gradins. Il virevolte, les bras étendus, en imitant le bruit d’un avion tandis que d’autres danseurs viennent le rejoindre dans un éclat de joie bien senti.

Au centre, dans une musique devenue assourdissante, on réussit à distinguer une illustration du Québec, construite vraisemblablement d’images et de photos représentant l’essentiel de nos grands modèles masculins québécois. Tous ont une moustache dessinée sur la lèvre supérieure. Ça lui vaut des applaudissements mous et un court entracte où les caméras numériques se feront aller de plus belle.

En profite Jean Charest pour prendre place. Son commentaire est d’emblée politique, puis varie en fonction de la ligne idéologique stricte du PLQ, soit autour de la sécurité et de la santé. Curieusement, il ne semble pas avoir saisi l’exercice. On sent la clameur monter dans les gradins.

Sans aucune mise en scène, on doute un peu de l’homme alors que ses gestes se font plus précis et son déhanchement laisse présager un strip-tease plutôt déconcertant dans le genre. En effet, très vite, il se retrouve nu.

La performance en laisse plus d’un estomaqué, Jean est ovationné avant même qu’il n’ait, après un court silence, levé les yeux vers son directeur des comm. qui en pleure d’émotion. Histoire extraordinaire s’il en est une, à l’intérieur d’une seule soirée, la politique subitement a retrouvé de sa créativité, et les mots de leur poésie.

L’enjeu de toute campagne électorale est le pouvoir. Si ce n’est pas le mérite qui y est couronné, c’est certes l’assurance que l’on incarne ce que l’on est: un leader. Et si cela doit passer par un programme de figures imposées, moins que du sport, ça reste du théâtre.

Jouer au pouvoir sur scène, on peut arriver à y croire. Le pouvoir, joué dans la réalité, c’est plus difficile.


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