Éditorial du 29 juin 2007

Numéro 83

29 juin au 13 septembre 2007

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 29 juin 2007 dans
Chroniques, Éditoriaux

L’amour dans les transports.

On y revient toujours. Cette fois encore, d’autant plus que des histoires incroyables circulent par les temps qui courent, à l’aube des vacances, à l’instar d’une promesse, d’un fantasme, d’une solide envie de perdre tous vos moyens pour un sourire sous un feu de circulation. Appelons ça la chronique Allo-stop, une prémisse du moins…

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Du rancart impromptu dans les toilettes du bus voyageur ou de la petite escapade en voiture vers la Louisiane, pour voir les touristes quinquagénaires montrer leurs seins sur Bourbon Street, je préfère encore Allo-stop.

Coincés entre un membre d’Okoumé, une danseuse de chez Carole, la jolie hippie qui part dans une retraite de méditation, vous cherchez vos mots mais parlez de développement corporel.

Coincés entre une immigrée haïtienne illégale, une représentante de Telus, une skieuse de fond qui ronfle, vous suivez tout de la trajectoire du soleil qui se couche et pouvez trouver un sens romantique profond à tout ceci.

Coincés entre une Brésilienne qui revient d’un congrès de manucure, Jean-Marie Lapointe qui va manquer son avion, un punk tuberculeux, vous insistez pour fumer une clope, puis vous accordez avec l’esthéticienne qui fume aussi. À l’arrivée, vous l’aiderez à porter ses bagages en échange d’un numéro de téléphone aux lettres trop arrondies.

Coincés entre Manu Chao, Eric Salvail, Stéphane Gendron, vous changez de poste de radio, mais gardez le groove.

Il y a l’embarras du choix. Puis un jour, vous tombez sur la perle rare, une mannequin au regard lubrique qui vient d’emménager à Montréal, et qui est revenue fêter dignement son départ avec ses amis dans la Vieille Capitale. Le conducteur et son passager sont un couple gay, vous êtes seuls à l’arrière du véhicule et il fait chaud, de sorte qu’elle porte un petit décolleté et vous, un t-shirt qui vous donne l’air décontracté. C’est l’été.

«I believe I can fly / I believe I can touch the sky»

On n’a pas quitté les bureaux d’Allo-stop Québec que nous nous sommes déjà échangé nos noms. On passe devant chez moi, ce qui me donne l’occasion de parler de moi, de mon coloc, de mes aspirations pour l’avenir, etc. Exit le conducteur, il n’existe tout simplement pas.

Ses yeux sont absolument renversants, que je me dis en palpant mon portefeuille (j’avais pas tellement d’argent sur moi). Elle est toute menue, ses mains s’agitent dans les airs alors que nous exécutons un bal au bout des écouteurs de son iPod puis du mien. Tous les mots qu’on émet semblent rester en suspension dans l’air, heureusement les fenêtres sont ouvertes et le vent remplit les rares silences.

La question du couple élucidée (elle sort avec un mec obscur, ou de laquelle relation elle ne souhaite rien dire…), elle me propose d’organiser une date avec sa meilleure amie, dont j’ai très vite oublié le nom. Le projet tient un moment, puis à un moment elle flanche.

Émue: «Tu sais, je ne te présenterais pas à mon amie. Je ne peux pas faire ça.» Je l’interroge des yeux puis souris, gêné. Elle n’arrête pas de me fixer, complètement obnubilée. Mannequin, et une grande actrice certainement. «Est-ce que tu crois à ça toi, le coup de foudre? Parce que j’en reviens pas moi-même, mais on s’entend trop bien, c’est fou à quel point tu corresponds à tout ce que j’aime chez les hommes». Ses lèvres tremblent, ses yeux palpitent. En me concentrant bien je peux y discerner des feux d’artifices.

«Mais c’est impossible», que je lui dis, préoccupé par tant de tragédie, à la fois piégé par son latino de copain sûrement colérique et submergé par le désir d’y croire et de me pitcher complètement dans cette histoire de princesse, de vilains, et d’Allo-stop gay.

Tranquillement, j’approche ma main de sa joue, puis l’embrasse furtivement. Je n’arrive pas à y croire. Je triture son collier de fausses perles, elle ne sait pas quoi faire, je ne sais pas quoi faire, le conducteur jette un œil dans le rétroviseur, «On arrive à Montréal les enfants».

Sur le trottoir, ce sont des adieux sommaires. Je lui donne mon email, papier qu’elle serre contre sa poitrine en tournant le coin de la rue. Je ramasse mon sac, circonspect.

Geneviève.

J’ai passé l’après-midi à chercher des photos de toi dans un magasin de mode rue Ste-Catherine où semble-t-il tu posais pour une marque de vêtements. En vain. La préposée avait secoué la tête, l’air de dire «Ça ne sera pas possible, monsieur».

Ça pas été possible.


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