Éditorial du 8 décembre 2006

Numéro 56

8 au 14 décembre 2006

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 8 décembre 2006 dans
Chroniques, Éditoriaux

Je n’utilise que très peu le terme «courriel». C’est comme ça, question d’habitude, d’aisance avec le mot. C’est aussi un choix politique, car «courriel» me semble être un néologisme inventé de toutes pièces. Il ne me parle pas.

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En réalité, «courriel», le néologisme officiel de l’Office québécois de la langue française (OQLF) pour «email», serait apparu dans l’usage dès 1985 si on se fie au Grand dictionnaire terminologique. La date reste étonnante quoiqu’il pourrait effectivement concorder à cette époque une certaine effervescence informatique dans les universités, américaines ou québécoises.

Cependant, «courriel», on le sait est la contraction de «courrier électronique». Si on n’a pas inventé ce terme de toutes pièces, alors il a bien fallu un génie quelque part pour le faire, puisque la contraction est loin d’être évidente!

Ou même éloquente, alors que «email» reste le terme linguistique et sociologique dans lequel est inscrite une certaine étymolgie. Tout comme le terme «pourriel» me semble déplacé, «spam» dénote quelque chose de plus clair dans ma tête. Un «courriel» devient donc un «courriel de spam»…

Bref, je suis partagé, hésite entre le pragmatisme linguistique et le pragmatisme esthétique, voire politique.

Car, comme à toute autorité s’oppose une résistance disons naturelle, imposer l’usage d’un terme linguistique, qui impliquerait donc nécessairement un changement de comportement, cela ne se fait pas sans heurts.

L’intronisation d’un néologisme technologique associé à un sens déjà répandu dans la société, c’est très tôt un enjeu social dont tous se réclament et doivent se réclamer, cela afin de respecter la norme établie et de fait, d’en assurer le succès.

Il y va cependant aussi d’une certaine violence dans cet acte, à laquelle s’opposerait une habitude linguistique, un recul critique quant aux choix terminologiques, ainsi qu’une banale résistance au changement. Une violence symbolique, qui peut tourner en harcèlement psychologique sournois, alors qu’au Québec s’institue une rectitude parfois policière des usages de la langue française et des normes de l’OQLF.

Pour avoir reçu à P45 trois «courriels» d’un internaute nous implorant d’utiliser le terme «balado» au masculin plutôt qu’au féminin («un balado» plutôt qu’«une balado»), il y a de quoi s’interroger. Personne n’utilise le terme «balado» au masculin, et la bonne volonté de l’OQLF ne peut véritablement rien contre son usage populaire, assez peu fautif disons-le (l’usage d’un genre plutôt qu’un autre pour un terme sans antécédents). Pourtant, on insiste, et condamne l’utilisation fautive au nom de la participation à un effort collectif langagier.

«Un balado» pour désigner un «podcast», tandis que «la baladodiffusion» désigne le «podcasting», c’est louche. Je ne vois pas comment penser la chose autrement. À ce stade-ci, l’usage populaire prime encore («une balado») et, surtout, prime la liberté linguistique. Lorsque le contexte sera autre, on saura s’adapter.

En attendant, donnons aux usagers le bénéfice du doute: derrière l’utilisation d’un terme «fautif», il n’y a pas seulement des ignorants ou des usagers qui se foutent du français qu’ils parlent, mais il y a aussi des gens qui pensent, et qui revendiquent.


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