Éditorial juillet 2006

Numéro 42

1er  juillet au 7 septembre 2006

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 1 juillet 2006 dans
Chroniques, Éditoriaux

Prendre son temps, respirer l’air pur, absorber toujours plus de ce soleil rempli de poésie spontanée et de bonheur éphémère.

Oui le monde est fou, le monde est beau, allez, maintenant, il faut faire l’amour, se dépêcher avant qu’il ne soit trop tard…

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Un dimanche caniculaire rue St-Denis. J’essaie de fixer mon attention sur quelque chose, genre une bouteille d’eau glacée, c’est que la chaleur m’empêche de penser. Des gens se promènent dans la rue, des jeunes filles qui parlent très, très vite. Tout le monde a l’air en santé à Montréal, même Dany Turcotte, qui regarde le ciel avec un sourire radieux. L’été, normalement, il est de ces personnes qui disparaissent de ma vie, mais là je suis presque content de le voir, rondelet, clopinant dans ses sandales marron.

Ça doit être parce que je n’ai pas beaucoup mangé ce matin, et que l’odeur du bitume chauffé m’étourdit. Je lui souris en l’imaginant heureux, étendu sur une plage de Croatie, en fuite avec la civilisation décadente. Je ne sais pas j’aime bien associer ces deux idées: Dany Turcotte, fuite, c’est ma façon d’idéaliser les plages croates, remplies de Dany Turcotte qui se baignent nus et courent après des cerfs-volants. Montréal, t’es tellement chaude… je marche, ému, dans ton camp de nudistes de luxe.

J’ai vu les photos de Paris Hilton et de José Théodore. J’imagine un moment m’accoquiner avec elle un soir, lui faire du charme avec mon air de poète viril ou alors jouer le mec qui ne l’a pas avec les stars – parce que je n’en ai pas séduites tant que ça dans ma vie, des stars –, et la faire rire genre «On ne s’est pas déjà rencontrés quelque part?». J’aime peut-être davantage le champagne que Paris Hilton, aussi, surtout j’ai peur de ce que dirait ma mère.

Je m’invente des phobies et arrête enfin acheter une bouteille d’eau. Ce sera ma contribution à l’effet de serre. Quoique je fume déjà beaucoup trop.
Je serais écrivain que j’intitulerais mon prochain livre «Paris Hilton ou l’ombre d’un doute», parce que je doute qu’elle existe vraiment, au fond. Ça serait l’histoire d’une envie, celle du petit ami qui voudrait un peu retrouver une vie normale («réelle») après avoir rompu avec la star du jet-set international.

Un drame philosophique post-moderne qui se résoudrait dans un karaoké rue Ontario avec l’intervention soudaine de Jacques Villeneuve, divorcé, déchu et vieux, dont l’air sombre et mystérieux et les deux paumes qui applaudissent donneront à notre héros le courage de stopper net sa décadence misérable de transpiration inutile et de se réconcilier avec sa petite famille toujours en souffrance de son absence indigne. Parce qu’on y revient toujours, merci, Astral 2000. «Ferme-la et prends le micro» ferait aussi un bon titre…

Dehors, on est plaqué au sol. Ça doit être ça, les vacances. Un copain allemand me racontait qu’une compagnie de voyages organise des périples spécialement pour les nouveaux riches américains. Ils débarquent à Hambourg, puis louent une Porsche, font les 300 km les séparant de Berlin à une vitesse de malade, puis ils reprennent l’avion de Berlin pour New York l’après-midi même. Ça doit être ça, les vacances. Devant moi, une fille essaie d’expliquer quelque chose à son copain avec des gestes vifs projetés autour de son visage. Mais il ne semble pas saisir. «Il fait chaud, hein?», que je leur lance en passant.

Cet après-midi, on a mis un sapin aux poubelles devant chez moi. Il est tout sec, bruni, recroquevillé. Arrive un camion de déménagement, qui s’engage par-devant et bloque le chemin rue Boyer. J’ai appris aussi que les ours polaires se dévorent parfois entre eux, à cause du réchauffement climatique. Ils ont chaud, ils ont peur, ils se bouffent. Je contourne le camion. Un déménageur me fixe du regard, me regarde passer longuement… Merde, c’est pour bientôt…

Un jour, ce ne sera plus possible de faire l’amour tellement il fera chaud. Impossible, ou alors peut-être avec des ventilateurs braqués sur nous… On sera échoués dans nos lits comme des baleines, impuissants, coincés entre la transpiration et le désir. Pas de musique, pas de clopes, trop faibles et trop beaux, nous vivrons une espèce d’autarcie libidineuse où nous devrons nous toucher sans se prendre, où nous devrons jouir du regard. Pour toujours.

Ce sera des journées comme ça, lentes et moites, à passer le temps, à essayer d’élargir nos préceptes sur l’amour puisque tout rapport physique sera dorénavant insupportable…
Mais bon, aujourd’hui c’est encore possible malgré tout ça de faire l’amour. C’est quand même réconfortant, et tant pis pour les ours. Je ferme les yeux, le soleil m’éblouit mais je suis arrivé rue DeLorimier. Je cherche mon paquet de clopes.

Je suis né, il n’y avait que des villes et des déserts. Je suis un enfant d’une urbanité romantique et inquiète, et je m’attendris souvent moi-même lorsque je m’efforce, dans un élan d’empathie, de distinguer les dunes de la civilisation. Aujourd’hui j’ai du sable dans les yeux.

Il fait chaud.


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