Émilie Andrewes: la vie comme un choc électrique

Numéro 21

2 juillet au 30 septembre 2004

Un texte de
Grégory Lemay

Publié le 2 juillet 2004 dans
Culture, Livres

«C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je ressens le besoin d’écrire: faire vivre d’autres corps qui ont peur. Ou c’est simplement parce que j’ai envie de donner la vie, à répétition»: Grégory Lemay s’entretient avec Émilie Andrewes, 21 ans seulement, une auteure avec laquelle il faudra dorénavant compter…

Je ne suis pas du genre à avoir des coups de cœur. C’est d’ailleurs pourquoi celui que j’ai eu pour Émilie Andrewes me tient d’autant plus à cœur – la seule chose qui le gâte un peu, c’est que Renaud-Bray a eu le même.

J’ai donc voulu m’entretenir avec celle dont le critique Réginald Martel affirme qu’elle est «un écrivain» (au masculin, s’il vous plaît), premièrement pour savoir si elle était bien réelle, cette personne qui écrit comme ça, me touche comme ça du haut de ses 21 ans, et, advenant que oui, pour discutailler avec elle un peu comme le font les personnages du roman qu’elle vient de publier, Les mouches pauvres d’Ésope (XYZ éditeur).

Participer à son monde romanesque par procuration, quoi: celui d’un souper où se relancent, se souviennent, s’extasient et s’aiment Jörn, Sima et Bérenne (qui se retire parfois, en prétextant des choses comme le besoin d’aller se regarder dans le miroir, mais en vérité pour aller écrire à son amoureux absent, Galvin).

Entretien avec une jeune femme pleine d’authenticité, de sensibilité, d’imagination, d’enfance, d’intelligence, d’amour, etc., tout ce qui manque horriblement à notre société, en fin de compte.

P45: En terminant ton roman, j’ai eu l’impression de terminer une sorte de fable de la libération – sans vouloir le réduire à ça, bien sûr. C’est-à-dire qu’on dirait que la réalité y est trop petite pour l’intensité ressentie par les personnages, qu’elle ne peut la contenir, alors elle fend par endroits, et par ces fentes s’opèrent des échappées imaginatives, émotives, ironiques…

Émilie Andrewes: Je trouve ça très bien comme terme: fable de la libération, parce qu’à vrai dire, il y a cette disproportion entre contenu et contenant… Plusieurs lecteurs m’ont fait la remarque, voulant parfois dire: «Je déborde et j’en redemande, mais je n’ai plus d’espace». Les personnages prennent de l’expansion, ils gonflent, disons, mais ils font très peu de mouvements. Je m’attarde alors à ce qui est à peine visible, aux manifestations minuscules du cri humain.

P45: Le roman se déroule en quelques heures, si l’on exclut les retours dans le passé, et dans un seul endroit, excluant La Brique, donc dans l’appartement de Sima et de Jörn.

EA: Les endroits fermés m’attirent, je suis claustrophobe, ces lieux où la pression augmente incessamment, tant et aussi longtemps que l’on n’ouvre pas une fenêtre. Mais Jörn ferme les fenêtres. Et le plafond se fissure, et les gens craquent et tombent, les uns après les autres. Ils vont prendre de l’air par leurs souvenirs. Tu as remarqué?

C’est leurs souvenirs qui leur font du vent, qui leur donnent l’espace nécessaire pour vivre. Et nous assistons. Nous les assistons! Une fois que les personnages s’étaient libérés, comme il se doit, c’est bien moi qui me sentais mieux.

P45: On peut peut-être dire que tu t’es libérée en te libérant de tes personnages comme une femme qui s’accouche elle-même. D’ailleurs, on peut lire en quatrième de couverture de ton livre que tu es «constamment enceinte de minuscules animaux qui meurent d’envie de s’allonger sur du papier».

EA: Alors, puisque tu ne me le demandes pas, je vais te répondre. Effectivement, je trouve parfois que le corps est restreint et que je m’y sens à l’étroit. Comme je te disais, j’ai besoin d’espace, souvent j’étouffe, je suis claustrophobe même dans mon propre corps, alors imagine quand ce corps qui étouffe se trouve dans un ascenseur, ce n’est pas facile de respirer. Mais je travaille là-dessus. Je me suis forcée à aller dans des grottes, à m’y promener.

Au début, je ne voulais pas y entrer, je remontais à la surface, vers la lumière en courant, panique. Puis lentement, j’ai réussi à rester sous terre, quelques heures peut-être, les larmes me sortaient des yeux, mais je luttais, je me battais avec ma peur. Pas contre moi, mais pour moi. Je crois que, quand l’on voit poindre une peur à l’horizon, il ne faut surtout pas la fuir, non, c’est un trésor. Il faut marcher droit vers elle, la prendre dans nos bras, l’avaler, la digérer, puis notre corps s’occupera de l’expulser de nous.

C’est peut-être une des raisons pour lesquelles je ressens le besoin d’écrire: faire vivre d’autres corps qui ont peur. Ou c’est simplement parce que j’ai envie de donner la vie, à répétition. Avec le temps, je commence à accepter les limites de mon corps, sauf quand j’écris, là tout est possible et la liberté, me voilà.

Tiens, je vais cueillir un bœuf, lui arracher une dent, la planter en terre et arroser l’arbre jaune qui en poussera mardi prochain. Et vraiment, j’y crois. Tout ce que j’écris, je le vis quand je l’écris, cela fait partie du réel, de la réalité, du domaine du sensible et du perceptible…

P45: À t’écouter, on peut se dire, je crois, que tu aimes la vie. C’est simple, dit comme ça. Ce que je veux dire, c’est que tu sembles avoir le don de la vie. Ou bien tu le chéris, ce don, puisqu’il est là.

EA: J’aime la vie. Et j’aime la mort, à en mourir. C’est elle qui me fait aimer la vie, je crois. Car si elle n’existait pas, cette mort, ma mort qui prend un café avec la tienne en attendant, il est évident que je ne plongerais pas dans la vie comme je le fais. La vie serait une habitude, serait le temps, je me dirais alors, quand je tombe amoureuse, ce qui m’arrive à chaque 10 minutes: «Tu as toute la vie pour lui dire!», et j’attendrais le moment venu. Mais je sens que je n’ai pas toute la vie.

C’est peut-être parce que je n’ai pas eu l’enfance la plus facile, puisqu’une absence, un grand vide m’occupait, que j’ai dû très tôt me demander à quoi tout cela servait, qu’est-ce qui me gardait en vie. À quoi je pouvais dire que j’étais en vie. Et puis j’ai réalisé, par l’amour, par la force de la nature, par l’écriture, par la beauté qui éclate sans prévenir, et par de petits, petits détails, qu’il était possible de vivre dans un monde qui nous fait peur. Et d’aimer passionnément cela…

J’ai déjà pris un bon choc électrique, et à l’instant d’après, quand mon cœur empruntait un rythme inquiétant, je me suis dit: «Tiens, voilà ce que j’attends de la vie, rien de moins». Je me suis même demandé si je n’avais pas fait exprès.

P45: Mais ce choc amoureux, quand tu dis tomber amoureuse à chaque 10 minutes, est-ce que c’est une façon de parler, une façon de dire que tu es émerveillée par la chose ou la personne qui est devant toi, qu’elle a une vie qui n’est pas la tienne?

EA: D’émerveillement… je tombe parfois pour les gens qui s’approchent trop de la mort, donc de la vie. Quand je vois quelqu’un de vraiment vivant, j’arrête et j’écoute, je m’approche et s’il y a une détonation, eh bien je m’incline et j’aime. C’est vrai, je tombe amoureuse de beaucoup de gens, de choses, de lieux, de mots, de moments, souvent et rapidement.

Mais ça ne veut pas dire que ça dure tout le temps, parfois ce n’est qu’une seconde, un éclair, un frisson et c’est déjà grandiose. Une complicité entre deux vies, pour rien. Mais j’ai l’impression que je suis amoureuse… plutôt que je suis en vie tout simplement! Je ne les distingue pas. C’est curieux.

P45: Pour revenir et finir à ton roman, on y sent ce goût, ce plaisir des choses, des situations, mêlé à la confiance qu’elles te mèneront quelque part où tu pourras faire un lien avec ce qui précédait ou l’ensemble.

Comme si tu écrivais sans savoir où tu allais exactement, mais avec cette confiance que tu allais quelque part, avec une joie de l’inspiration, de la conséquence, qui veut faire fi de la peur de te retrouver nulle part, dans un cul-de-sac narratif.

EA: En effet, quand j’ai commencé ce roman, je n’avais pas la moindre idée où j’allais. C’est comme si je venais de rencontrer quatre individus (les quatre personnages) un beau matin, qu’ils faisaient presque comme si je n’existais pas et qu’ils continuaient à vivre, devant moi, sous mes yeux, indépendamment de moi… Je ne comprenais pas tout de suite ce qu’ils faisaient.

Je ne savais pas non plus, d’une fois à l’autre, ce qui s’était passé pendant mon absence. Ils me l’apprenaient assez vite. C’est comme si j’avais écris le livre, qu’il était déjà inscrit dans mon corps, et qu’il ne me restait plus qu’à le lire. Je prenais alors mon crayon et lisais le roman, le sortant mot à mot de moi. Je n’ai su où était Galvin qu’au dernier moment. Je peux te dire que ça m’a virée à l’envers…

Je ne vois aucune raison valable pour dire que je suis plus vivante ou plus réelle que mes personnages. Peut-être qu’après avoir écrit tous les romans que je pourrai, alors là il se détachera des gens que j’ai inventés, ma véritable réalité, mais il ne me restera alors plus beaucoup de temps pour en saisir la composition.

J’ai vraiment l’impression de devoir accoucher d’une foule qui se bouscule, d’une masse qui se transforme. Parfois je regarde pour voir ce qui se passe, et puis dans la file d’attente, je vois des regards qui me supplient. Je leur dis de patienter. De jaser entre eux, en attendant, mais pas trop fort, il faut que je dorme, oui.

Et dors bien, Émilie, tu mérites de bien dormir!


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Commenter