En entrevue: Amon Tobin

Numéro 71

6 au 12 avril 2007

Un texte de
Frédéric Huiban

Publié le 6 avril 2007 dans
Culture, Musique

En entrevue: Amon Tobin

Amon Tobin somnole sur une des banquettes du café de l’Industrie. L’endroit bien connu de la place de la Bastille est calme, personne ne le reconnaît. P45 en a profité pour l’attraper, alors en visite à Paris pour un DJ set au Batofar.

Son «Foley Room» est déjà dans les bacs, l’occasion inespérée de parler musique avec le DJ aux rythmes qui s’emballent. Parler de Montréal aussi. One, two, three, magnéto.

Que doit-on savoir à propos de ce nouvel album?

On accorde beaucoup d’attention aux enregistrements sonores de films. J’aimerais que les gens retiennent que cet album ne se limite pas à cet univers de preneurs de sons des studios de cinéma. Il s’agit plutôt d’une démarche, de comment on manipule les sons, et ce n’est pas tellement important de savoir d’où vient le son, ou le sens qu’on veut lui donner, il s’agit réellement d’une nouvelle approche. Comment transforme-t-on les sonorités, quels liens pouvons nous établir entre différents bruits quotidiens?…

Pourtant le DVD qui accompagne l’album fait une large place aux prises en studio. Vous avez quand même choisi de les montrer, non?

Mais tu sais, on a fait ce DVD pour expliquer, et en effet il montre les prises de son, parce que c’est à peu près tout ce que l’on pouvait filmer. On ne peut tout de même pas me montrer assis dans mon studio en train de réfléchir aux arrangements et aux mélodies… C’est un fonctionnement interne et par définition, un processus de réflexion, ce n’est pas visuel.

Tu peux nous expliquer le terme de «Foley Room»?

C’est un endroit où les effets sonores des films sont enregistrés. Quand, par exemple, tu entends les pas d’un cheval, la plupart du temps le son est fait à partir de noix de coco et il y a des artistes spécialisés dans ce type de sonorisations qui font des doublages pour les films.

Cet album est différent de ce que tu as fait auparavant…

À mon avis, il est un peu plus personnel comparativement à ce que j’ai l’habitude de faire. Je me suis beaucoup concentré sur les mélodies et sur le rythme. Il s’agit de ça plutôt que de l’élaboration des sons. Je voulais faire des morceaux intéressants à partir de sons qui me plaisent par leur texture ou leur origine…

Cela n’a rien à voir mais on peut lire dans ta bio que tu as étudié la photographie quand tu étais adolescent… Est-ce que tu fais un lien entre la musique et la photographie?

C’est un peu la même démarche que pour le son, il s’agit de trouver des matériaux bruts et de les sampler. Ensuite, on prend les échantillons et on les place dans un nouveau contexte. Je prends les sons d’où ils viennent, je les manipule et je vois comment je peux les utiliser autrement.

Donc tu peux remixer de la photographie aussi?

Oui bien sûr. C’est la même chose pour moi.

Est-ce que l’on peut voir tes photos quelque part sur le Web?

Noooon! Mais sur mon premier album, «Adventures In Foam», oui. J’avais fait beaucoup de petites sculptures avec de la mousse à raser, je les ai photographiées et voilà comment est né le travail artistique de la pochette…

Parlons un peu de Montréal, qu’est-ce qui t’a amené à venir un jour au Québec, puis d’y rester?!?

Eh bien j’ai fait pas mal de tournées au cours desquelles je suis passé par Montréal. J’ai toujours aimé cette ville et les gens qui y habitent. Et puis ma copine de l’époque voulait vraiment quitter l’Angleterre. Et je me suis dit: «Ok, faisons-le, déménageons à Montréal». C’est une super ville! Les gens sont optimistes, même si tout le monde est fauché… même s’il fait froid l’hiver. Je trouve les Montréalais encourageants.

Il y a aussi beaucoup de studios à Montréal et au Québec en général, donc ça doit être un avantage pour toi!

Oui c’est vrai, et c’est particulièrement intéressant de voir qu’un grand nombre d’endroits dispose de très vieux équipements analogiques. Les synthés vintage et toutes ces «vieilleries» sont très appréciables. Les gens sont passionnés par ces équipements et le son des seventies… Les vieux compresseurs et les vieilles tables de mixage qui sortent des sons incroyables. Ces studios ont toujours ces pièces uniques et originales, mais qui fonctionnent encore… Ce sont des choses auxquelles je n’aurai pas accès aussi facilement à Londres par exemple. J’ai fait pas mal d’enregistrements de «Foley Room» au Planet Studio. Ils ont un bel espace.

Je me souviens t’avoir vu à Carhaix au festival des Vieilles charrues, il y a trois ans… Tu te souviens de cette date?

Non désolé, (rires) il y a eu beaucoup de concerts en trois ans! Et puis ma mémoire fout un peu le camp… C’est super de bouger d’un endroit à un autre, mais comme je bouge beaucoup, tous ces concerts se mélangent un peu dans mon esprit… c’est le bordel pour s’en rappeler après…


Trop d’herbe….

Ha ha ha ha hah! Trop de pot c’est vrai. Et pas assez de sommeil.

Ils sont beaucoup plus tolérants au Québec qu’en France, sur le pot par exemple. À Montréal les gens, la société en général est plus tolérante, je me trompe?

Non, c’est vrai. C’est une ville très tolérante et artistique. Et quand tu es dans une ville comme celle-là, tu dois aussi être tolérant, car c’est de cette façon que les gens arrivent à vivre ensemble. Les Montréalais ont un sens très aigu des choses avec lesquelles il ne faut pas se fâcher. Ils sont compréhensifs. Un autre bon point, c’est la nourriture. C’est sans doute l’influence française. Comme on le disait, les gens sont tolérants. Il y a différents points de vue, des ethnies différentes, des gays, des hétéros… C’est bien plus que ça encore. J’aime habiter dans un endroit moderne, et cette ville l’est incontestablement.

Dans quelle partie de la ville habites-tu?

Dans le Vieux-Montréal. À côté du canal, c’est très calme par là.

Demain tu vas jouer au Batofar, ton show n’est pas annoncé, ça va être une belle surprise.

J’ai déjà joué là-bas il y a très longtemps. Ça va être une bonne fête. J’aime cet endroit. Je fais une petite surprise au public parisien, mon concert n’est annoncé nulle part.

Est-ce qu’il y a comme ça d’autres endroits à Paris où tu as de bons souvenirs avec le public?

Je pense qu’il n’y a pas un concert à Paris que je n’ai pas aimé. Mais je me rappelerai toujours du premier où je suis venu avec The Herbaliser. C’était un très bon moment. Depuis il n’y a eu que de bons souvenirs. Jouer à Paris, c’est toujours un peu spécial… Tout le monde est jaloux quand je dis que je vais jouer à Paris… mes amis, ma famille me disent «Encore! Tu as de la chance!».

Tu aimerais nous parler de quelque chose par rapport à tes projets?

Je travaille sur un autre projet qui s’appelle «Two Fingers». Ça devrait sortir en 2008. C’est un concept très différent, vous verrez. Je suis accompagné d’un gars qui s’appelle Double Click, il est Anglais, mais habite Montréal à présent. Eh oui, progressivement, mes amis viennent à Montréal, je suis un peu responsable de ce phénomène…

Cette ville fascine la moitié de la planète…

Il y a une semaine, nous avions un festival à extérieur, au milieu de l’hiver, il devait faire quelque chose comme -20°C. Ça n’a pas empêché les 2 000 personnes de venir danser dans la neige avec leurs manteaux et leurs bonnets. C’est un bon esprit. Ça s’appelle les «Piknics électroniks». Il y en a aussi en été. Ils en font plusieurs en l’hiver juste pour dire un gros «Fuck you» à cette saison. Tout ce monde vient, construit des igloos, c’est vraiment insensé.

Ça doit être physiquement difficile de voyager comme ça d’un continent à l’autre, dans des délais aussi courts… Comment fais-tu?

Je ne le gère pas du tout… Et je me sens vieillir à chaque fois que je voyage. Regarde, j’ai des cheveux blancs (!). Mais ce n’est pas grave, c’est juste normal, je n’ai pas à me plaindre.

Tu es né en 1972… Ça te fait 35 ans, laisse-moi te dire que tu ne les fais pas!

Oui, net d’ailleurs c’était mon anniversaire hier! J’ai 35 ans, mais c’est comme si j’en avais 40…

Tu plaisantes… T’as plutôt l’air d’un gars de 27 ans! Tu ne fais pas ton âge.

C’est comme ma mère alors… Elle ne fait pas son âge non plus.

Comme on dit: la musique ça conserve!

Sauf si tu finis comme Keith Richards des Rolling Stones. On dirait qu’il a 200 ans !

Oui, il est en vie, on se demande comment. Il y a Iggy Pop aussi.

Oui, mais Iggy Pop est une exception, il a l’air bien encore pour son âge… Je l’ai rencontré, il y a deux ou trois ans. Il n’est pas grand, par contre il est bien barraqué. Il est en forme pour ses 50 ans bien tassés… C’est une telle boule d’énergie. J’espère que je pourrai vieillir de la sorte.

Sans transition aucune… Comment se portent tes ventes d’albums, puisque c’est ça qui te fait vivre?

Le problème, c’est que l’électro n’est plus tellement à la mode par les temps qui courent et que les gens qui écoutent cette musique sont aussi les premiers à la télécharger. Je suis un nerd et mon public est comme moi. Il va sur Soulseek et télécharge, il achète de temps en temps…

Les gens ne se rendent pas compte, mais certains ont téléchargé mon album en décembre, alors qu’il sort en avril. Donc, j’espère que le public va m’aider à continuer à faire de la musique en achetant mon disque. Je ne vais pas rentrer dans la discussion à savoir si c’est bien ou mal de télécharger. C’est différent en fonction des gens. Certains groupes s’en fichent pas mal que tu télécharges leur musique. Ils font leur argent avec les tournées, le merchandising. Moi, c’est différent, je dois vendre ma musique, je n’ai rien d’autre à promouvoir.

Tu pourrais développer le merchandising

Je fais de la musique, je ne fabrique pas de T-Shirts, tu vois ce que je veux dire? Je suis un musicien de studio et pas tellement un performeur, quelqu’un qui va monter sur scène… Et je n’ai pas de groupe.

Pour continuer à faire ce que je fais, j’ai besoin qu’on achète mes disques. C’est très sérieux ce que je dis là. Je ne vends presque rien alors que de plus en plus de gens viennent aux concerts et savent qui est Amon Tobin. Je devrais vendre au moins deux fois plus! C’est comme ça que ça se passe aujourd’hui, l’économie de la musique change, mais les effets de la baisse des ventes de disques sont réels.

C’est comme l’environnement. Si tu coupes tous les arbres, ne viens pas te plaindre après qu’il n’y ait plus un coin d’ombre quand il fait 40 degrés. C’est important de mettre de l’argent dans ce que tu aimes. Il faut qu’il y ait un juste retour. Sinon ils disparaîtront, c’est aussi simple que ça. Il ne restera plus que des artistes «mainstream».

Les gens ont peut être une image faussée de qui je suis en réalité. Ils pensent que je suis une superstar, que j’ai des voitures et des yachts, mais ce n’est pas vrai. Je compose dans ma chambre! J’ai un appartement, OK, et c’est là que se trouve mon studio. C’est pas très glamour, c’est juste la vie normale.

Une dernière question : est-ce que tu aimes sortir à Montréal, si oui, où est-ce qu’on a une chance de te croiser?

J’ai passé tout mon temps en studio ces derniers mois. C’est quelque chose que je vais essayer de changer cette année. Quand j’ai le temps, je vais au Cobalt, j’aime cet endroit. Il y a aussi le Blizzard… ou encore le Laïka, cette place incroyable pour écouter de la musique (tout en regardant les jolies filles, ndr)…

Et il y a encore un autre endroit où mon ex travaille : le Baldwin. Un endroit très cool. Il y a plein de petits endroits sympathiques… Mais je ne suis peut-être pas la personne la mieux renseignée…

Amon Tobin, Foley Room – w/ DVD (Ninja Tune) 2CD / 2LP


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.