Essais infinis

Numéro 163

9 au 15 octobre 2009

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 9 octobre 2009 dans
Culture, Livres

Essais infinis

On ne peut pas dire que je n’ai pas essayé. Environ deux fois par année, depuis au moins 15 ans, je tente le coup.

Je sors mes espadrilles aucunement conçues pour la course, un t-shirt quelconque et des pantalons relativement adéquats pour une virée sur les routes. Je mets le nez dehors et commence à trotter. Ça dure au mieux deux mois. Au pire deux jours.

Le jogging. Je commence toujours pour une raison précise. Quand je suis tanné de suer en utilisant l’ouvre-boîte. Quand j’ai de la difficulté à regarder mes angles morts, pour cause d’excès de tissus adipeux. Ou à cause de cette petite boule d’agressivité qui prend naissance dans le coin du diaphragme.

Règle générale, je cours quand ça ne va pas bien. Le maudit jogging. J’arrête toujours pour une raison précise. Quand ça va mieux.

Lire en courant

Je tente de polir ma motivation en me plongeant dans des bouquins de course. Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, d’Haruki Murakami, en est un que j’ai plutôt apprécié.

Même si le titre de la traduction française peut en décourager plusieurs (j’ai des preuves vivantes), le détour en vaut la peine.

Le simple fait de partager les passions de cet écrivain japonais a suffi à me faire prendre la porte pour un six kilomètres. Puis un autre. Il aborde la course et l’écriture d’un même front. Celui de la persévérance. Mot difficile à apprivoiser pour une génération qui désire des résultats rapides, beaux et efficaces.

En pleine lecture de l’Autoportrait, je courais tous les jours, sauf le samedi. Je visitais régulièrement des sites Internet de marathon. Celui de Richmond, en Virginie, me tentait plus que tout. Puis, la persévérance a fait place à d’autre chose, que certains appellent le quotidien.

Lecture infinie

On ne peut pas dire que je n’ai pas essayé. Depuis près d’un an, je tente par tous les moyens de lire Infinite Jest, de David Foster Wallace.

Cette brique de 1088 pages que je traîne dans presque tous mes déplacements, je l’accuse d’être la cause de l’usure prématurée de mon sac à dos.

Comme le jogging, la lecture de quelques pages me demande un décrochage complet et me procure une satisfaction difficilement descriptible. Pas le genre de livre qu’on lit en écoutant Virginie en sourdine. Ni en préparant une soupe.

J’ai commencé à m’intéresser à DFW quand il s’est pendu, l’an passé. Triste de constater que la mort d’un individu nous pousse parfois à s’attarder à sa vie, je me suis renseigné sur l’auteur.

À lire des entrevues, à faire des recherches et à réaliser l’ampleur du phénomène, du symbole. Je me suis procuré Infinite Jest comme certains s’achètent un StairMaster. En sachant trop bien qu’il sera source d’un puissant changement, voire d’une révélation, mais en le laissant croupir dans un coin.

En attendant, je relis compulsivement This Is Water, un speach qu’il a livré à des étudiants américains fraîchement gradués, en 2005. Une histoire de poissons, d’eau et de vie. Genre de petit livre qu’il faudrait lire au moins 24 fois par année. Au moins.

Toujours est-il que je lève mon chapeau à ceux et à celles qui ont lu Infinite Jest. Si je me fie aux témoignages, ces gens comprennent quelque chose que les autres n’ont toujours pas pigé.

De mon côté, je commence à voir la lumière au bout du tunnel.

Grâce à une intervention (je ne sais pas si elle est réelle ou si elle est le fruit de mon imagination, mais je la remercie grandement), j’ai été dirigé vers infinitesummer.org. Et depuis, ma lecture d’Infinite Jest progresse à un rythme plus que respectable.

Comme une course matinale dans la brume, où le coureur ne perçoit pas la ligne d’arrivée, mais s’entête à poursuivre.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire
  1. sophie says:

    Je n’avais jamais vu l’analogie entre certains livres et un Stairmaster. Je réalise que je possède un vrai petit gym tout équipé dans mon salon…

Commenter