Et d’habitudes en habitudes

Numéro 70

30 mars au 5 avril 2007

Un texte de
Véronique Labonté

Publié le 30 mars 2007 dans
Culture, Restos

Et d’habitudes en habitudes

Mardi 20 mars 2007, 9 h 00
Restaurant
Steerburger tous les jours, avenue du Mont-Royal

Au coin des rues Papineau et Mont-Royal se cache un club social important, le Steerburger tous les jours. Depuis longtemps, lorsque le téléphone sonne on ne répond que par la formule «Tous les jours bonjour!».

C’est le printemps demain et pourtant, il fait un froid de canard. En passant la porte, tous les clients font la remarque. Ici, rien de protocolaire dans le service, chacun arrive seul, prend le Journal de Montréal près de la caisse et s’approprie une place à l’une des banquettes simili-bois, simili-cuir de la place. À 9 h 00, quelques vagues de clients sont déjà passées.

Fondé en 1975 par Denis le Grec, Tous les jours fait parti des meubles de l’avenue Mont-Royal et ne craint plus le Café Dépôt d’à côté ou le McDonald’s d’en face, il y a longtemps que la clientèle est conquise.

Lise, serveuse et mère de famille, m’explique qu’à l’arrivée de ces nouveaux commerces, les employés ont eu peur mais que finalement, il n’y a pas eu d’incidence réelle sur leurs ventes. «Ce n’est pas tout le monde qui aime manger dans du carton et du styromousse. Ici le menu ne change pas et c’est de la vraie vaisselle.»

Assiettes beiges et brunes, gobelets de métal pour les fèves au lard, napperon-menu intégral et tasses à café sans prétention accueillent votre déjeuner complet au grand plaisir de vos papilles. Tous les jours ouvre ses portes à 5 h 00 le matin et donne une petite heure de répit à ses employés le dimanche.

Branchitude

«Au début, c’était ouvert jusqu’à trois heures du matin mais aujourd’hui on ferme à huit heures parce que les jeunes du quartiers vont dans les p’tits cafés [branchés] sur Mont-Royal au lieu de venir ici.» À défaut d’être antinomique, le restaurant n’est plus ouvert les lundis depuis quelques semaines. Les cuisiniers qui y travaillent sept jours sur sept commençaient à être fatigués. Ce sont les garçons de la famille de Denis qui s’occupent de propager cette odeur de bacon et de rôties dans l’aire de service. Ce matin, c’est son gendre qui est aux plaques.

Les gens pressés du Plateau peuvent passer à côté de l’institution des centaines de fois sans la remarquer. Pourtant, de la petite fenêtre qui donne sur l’avenue du Mont-Royal, on peut apercevoir les cuisiniers s’affairer entre les cartons d’oeufs et une pile de pain blanc tranché.

Quand on entre pour la première fois chez Steerburger tous les jours, la superficie du restaurant surprend avec son air de salle à manger d’arrêt routier. Le plafond est haut, traversé de biais par des poutres rouges assorties aux chemises des cuisiniers.

Quelques éléments décoratifs parsèment le lieu : un gros coq, une petite vierge Marie dans une alcôve, quelques porcelaines, un miroir et des crochets. Une vingtaine de banquettes et un long comptoir attendent les clients qui se succèdent toute la journée. Au hasard des jours, on peut croiser quelques jeunes branchés qui aiment le côté vintage de la place.

Le vrai monde

Le Plateau Mont-Royal a bien changé depuis l’ouverture du restaurant. Passant de quartier populaire à quartier branché, la gentrification de l’arrondissement n’aura pas eu raison de cet établissement.

Artère commerciale importante de Montréal, l’avenue Mont-Royal a connu son lot de difficultés. Dans les années 60, beaucoup des résidents du quartier quittent pour les banlieues et les commerçants se font damer le pion par les centres d’achats en périphérie.

C’est à ce moment que Denis fonde son restaurant. Le Plateau connaît une vague d’immigration dans les années quatre-vingts; des jeunes professionnels et des étudiants s’installent aux abords de l’avenue. Les commerces, devenus pour la majorité des aubaineries et des magasins d’occasion, n’arrivent pas à s’adapter assez rapidement aux besoins de leur nouvelle clientèle.

Depuis, l’embourgeoisement du quartier s’est poursuivi et le prix des loyers n’a cessé d’augmenter. Plusieurs habitués du restaurant, des personnes âgées et/ou à faible revenus ont dû migrer vers le nord et sud-est de la ville. Malgré tout, le Steerburger tous les jours réussit encore à tirer son épingle du jeu.

Oublier les petites misères

Lise arrive du Mexique. Elle est bronzée et détonne sérieusement avec les Québécois translucides que nous sommes devenus après quelques mois d’hiver. Elle a commencé à travailler en 1979, elle avait 19 ans. «J’ai 47 ans et quelques rides de plus. On peut dire que je fais partie de la famille. Il y a des gens qui sont partis du quartier depuis longtemps et qui reviennent faire un tour, ils sont surpris de me voir encore ici.»

Lise a les yeux pétillants et aime toujours son métier. Depuis plus d’un quart de siècle, elle observe l’évolution du quartier et de la clientèle. Il y a certaines choses qui ne changent pas, le spécial déjeuner à 5,00$ demeure imbattable dans tout le quartier: trois oeufs, choix de viande, fèves au lard et patates maisons, rôties, fruits, café.

Pourtant, il n’y a pas de ces files d’attente interminables que l’on contourne sur Mont-Royal devant certains restos-déjeuners comme L’Avenue. Les clients du Steerburger tous les jours n’ont rien à faire de ce qui peut bien être à la mode. Ce qui importe ici c’est que ce soit bon, que la serveuse connaisse votre nom et vous donne un peu d’attention.

Lise se lève à 3 h 00 du matin pour venir travailler, elle connait la majorité de ses clients et tous, les uns après les autres, lui demandent ses impressions du Mexique. Les deux rangées de banquettes ont pris une pause dans leur déjeuner pour l’écouter.

Pas de système informatique reliant cuisine et plancher, tout est à aire ouverte, même la plonge. Lise call les commandes des clients. «Un spécial! Trois oeufs brouillés, pain croûté pas de beurre, pas de fruits, extra patates.»

9 h 15: les premiers spaghettis de la journée sortent. L’un pour mon voisin de comptoir qui asperge le tout d’une quantité non négligeable de vinaigre, et le second pour l’employée des postes qui vient de terminer sa nuit de travail.

Au fond de la salle un petit radio diffuse Rythme FM mais on ne l’entend pas. Une habituée est décédée il y a quelques jours, on se relaie l’avis de décès paru dans le journal du matin. Certains ont la mine basse, d’autres font les commentaires de circonstance et une partie de la biographie de la défunte. Quelques-uns se pointeront au service à 14 h 00.

Le Steerburger tous les jours c’est ça, un concentré de quotidiens où les solitudes se rencontrent. Autant de gens qui tuent le temps que de clients pressés par les obligations donnent vie à l’institution qui semblent figée dans son décor loin des débats sur le plateaucentrisme.

Au fait Lise c’est quoi au juste un steerburger? «C’est un burger cuit sur du charbon de bois, les propriétaires ont emprunté cette spécialité à la chaîne de restaurants Habitant qui n’existe plus aujourd’hui.» Aaah, c’est ça…


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