Être broche-à-foin, et croire aux lutins

Numéro 57

15 au 21 décembre 2006

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 15 décembre 2006 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Être broche-à-foin, et croire aux lutins

Les puristes de cyclotourisme me martyriseraient sûrement sur la place publique, sans aucune pitié, à coups de chaîne à bicycle. L’image peut en effet provoquer quelques pulsions agressives chez le cyclotouriste averti…

On dirait une charrette qui traîne une distributrice Coke, recouverte d’un abri Tempo jaune. Ou quelque chose du genre. Je l’avoue, je m’en excuse et je m’en fou. C’est plus fort que moi. Je tente pourtant de rectifier la situation. En vain.

Je suis aussi manuel qu’un hamster l’est pour faire le changement d’huile de sa roulette. Je me rassure en me disant que le tout passera, comme un nez qui coule. Les faits restent incontestables. L’effet aussi. Heureusement pour moi, il y a les lutins.

D’une crevaison à l’autre

Le tout débute par une vulgaire plaque d’immatriculation de l’état de Washington, recueillie sur le bord de la route, quelques kilomètres après la ville de Bremerton. Je l’ai ramassée comme on ramasse un vieux caillou. Parce qu’il le faut.

Fixée sur mon porte-bagages arrière, à l’aide d’une chambre à air de rechange, elle apportait à mon vélo une touche d’alphabétisation et de chiffres décousus. Content de ma trouvaille et de mon geste (j’ai quand même contribué au nettoyage des bords de routes de l’état de Washington), j’ai continué à pédaler.

Aux abords de Belfair, ça c’est compliqué. Une crevaison. Elle est apparue comme un bouton se pointe sur le nez d’un ado. Platte, embarrassant, mais il y a pire. J’ai changé la chambre à air en écoutant Daniel Lanois sur mon lecteur MP3, sous la pluie battante.

Quelques kilomètres plus tard, encore la même histoire. Le bouton a laissé une cicatrice. J’ai probablement mal inséré la chambre à air. Je me sens incompétent, impuissant et je sue (quelle belle sensation!).

Machinalement, je refais les mêmes gestes, toujours sous la pluie battante, cette fois avec Harry Manx dans les oreilles. Après quelques coups de pédales, j’entends une légère flatulence provenant du pneu arrière. Encore une crevaison. Je dois me rendre à l’évidence: je suis trop chargé.

Je décide donc d’enlever mon porte-bagages arrière et de l’installer à l’avant, pour distribuer le poids de mes bagages. Je me retrouve alors avec deux tiges métalliques à l’arrière du vélo, qui servaient à soutenir mon porte-bagages. Je visse la plaque de Washington à ces dernières, et me voilà maintenant avec deux porte-bagages.

Mystères de la route…

J’utilise un genre d’élastique à crochets (bungy cord) pour fixer mes sacs sur la plaque et je continue ma route. Côté broche-à-foin, ça bat des records. La solidité de mon arrangement laisse à désirer; j’avance mais il y a frottement. Comme par enchantement, sur le bord de la route, un autre élastique à crochets semble me supplier de l’utiliser. Sans hésitation, je le prends et solidifie ma charge.

J’avance. Quelques heures plus tard, le frottement revient. Certaine frottements peuvent être agréables. Pas lui. Je m’arrête et j’aperçois, encore, un élastique à crochets, tout rouillé, qui ne demande qu’à se faire utiliser. Et ainsi de suite. Durant des centaines de kilomètres, une panoplie d’élastiques à crochets a parsemé ma route.

Je crois sincèrement que des lutins les ont mis à ma disposition. Je ne vois pas d’autres explications valables. En plus, ces coquins de lutins ont même laissé tomber un Penthouse tout mouillé (il était mouillé à cause de la pluie, du moins je l’espère) aux abords de la route.

Je jure sur la tête de George W. Bush que je ne l’ai pas feuilleté.


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