Fascinante, la rue Beaubien

Numéro 34

13 au 21 November 2005

Un texte de
Annabelle Tas

Publié le 13 novembre 2005 dans
Chroniques, La chronique de quartier

p_beaubien_1105Un ami me disait récemment : «Tu vois, Annabelle, toi, tu t’intéresses au microcosme, et moi, au macrocosme.»

Il a raison. Lui, il veut savoir pourquoi les hommes font la guerre. Moi, je me demande s’il y a des gens qui entrent parfois chez Ramily, une boutique devant laquelle je passe régulièrement. La vitrine n’a pas changé depuis que j’ai emménagé dans le quartier — une robe et un tailleur aux teintes pastel, figés sur des mannequins sans tête —, la porte ne s’ouvre jamais. Enfin…

C’est vrai que les petits détails de la vie, souvent anodins, m’attirent particulièrement. Ma rue, en l’occurrence. Je marche sur Beaubien, entre la 1re Avenue et le métro, tous les jours depuis un peu plus d’un an, et il y a toujours quelque chose qui retient mon attention. Quelque chose de nouveau ou quelque chose que je n’avais pas remarqué avant.

Samedi, par exemple, j’ai réalisé pour la première fois qu’un fast-food que j’observe à chaque trajet s’appelle Canada Nouveau Chien Chaud. C’est pas beau, ça, comme logo! Coincé entre Chien et Chaud, inscrits sur fond de hot-dog, le grand C encercle le N.

Contrairement à des tonnes de gens que cette enseigne laisse sans doute indifférents, j’étais vraiment amusée par ma découverte. Wow! Comment ai-je pu mettre si longtemps avant d’apercevoir le nom de ce restaurant? Sûrement parce que j’étais trop déconcentrée par le contenant graisseux rempli de suçons colorés, plaqué à la fenêtre depuis le jour de ma première marche.

Ce samedi-là, j’ai été intriguée/amusée/étonnée, selon le cas, par plusieurs autres petits détails du genre, durant les 20 minutes qui séparent, à pied, Iberville de Saint-Vallier.

Devant le bar Chez Roger, le salon de coiffure Marcel annonce fièrement «50 ans de coiffure». J’ai pensé: un demi-siècle de loyaux services, ce n’est pas banal. Normal que le propriétaire l’ait mis en évidence. Mais il n’aurait pas dû afficher juste à côté des photos de coupes de cheveux qui ont l’air de dater des années 1980, parce qu’on se demande sérieusement si on ne va pas ressortir avec une tête comme celles-là.

Quelques pas plus loin, mais du côté sud, on croise la boutique de vêtements sur mesure et de prêt-à-porter Ramily, la boutique fantôme dont je parlais ci-haut. Jamais de clients: louche. Je presse le pas.

Rue Papineau, le spectacle est toujours éblouissant de mauvais goût. Jusqu’à cet été, trois magasins d’ameublement jouaient à «qui a le plus de néons», convaincus que le meilleur attirerait plus de clients. Puis, sans que l’on sache pourquoi, l’un des adversaires s’est mystérieusement retiré de la compétition: les lumières sont disparues et les meubles aussi.

Ce gaspillage d’énergie me sidère chaque fois, mais, samedi, je ne me suis pas juste dit: «Maudit qu’ils sont cons!» Je me suis dit: «Maudit qu’ils sont kitsch!», en apercevant une grosse chaise suspendue en haut d’Ameublement Beaubien. Je ne l’avais pas vue, celle-là, aveuglée par tant de bêtise…

À l’intersection Garnier, il y a le Garage Diplomate, un garage comme les autres, qui m’intrigue justement pour cette raison. N’est-ce pas un peu bizarre de donner un nom aussi pompeux à un endroit qui ne semble pas accueillir beaucoup de Mercedez ou de Jaguar? Le propriétaire veut peut-être faire plaisir aux conducteurs d’Écho, de Néon et de Civic: «Allez, braves automobiles, venez, qu’on vous refasse une beauté de diplomate!»

Arrivée près du métro, un homme m’aborde: «Vous sentez-vous femme ce soir?» Euh…

Elle est fascinante, la rue Beaubien.


Annabelle Tas

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