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Rivière Sautauriski, 7 juillet

p_nouvelle_0404.gifLe soleil de juillet en un million d’éclats sur la rivière. Le ciel bleu royal. Les gros cumulus blancs, du genre de ceux qui vous fascinent en avion, avec leur mélange de zones plus foncées et de facettes reflétant le soleil, étincelantes, presque aveuglantes. Simon regarde distraitement ses pieds trempant dans l’eau claire et froide, pensant à Catherine, prise à Montréal dans la chaleur, l’humidité et les bouleversements existentiels.

Sophie est un peu plus loin, debout sur une grosse roche. Elle regarde l’eau tumultueuse de la rivière Sautauriski, ajuste le haut de son maillot, place une main en visière au-dessus de ses yeux. Puis elle décide de s’asseoir, s’allume une cigarette. Aucune réflexion bien profonde ne doit traverser son esprit en ce moment. Rien à propos de son job sous-stimulant, de ses tracas amoureux ou du fait qu’elle aura bientôt 30 ans, ce qui, elle le sait bien, commence à être vieux quand on ne sait pas encore ce qu’on veut faire quand on va être grand.

Non, en ce moment, dans la tête de Sophie, il n’y a probablement que des observations sur la manière dont le soleil traverse l’écume qui se forme à la surface de l’eau, là où les grosses roches rondes créent un obstacle au puissant courant, et le vacarme incompréhensible que ça fait, tout ça. Comment de l’eau peut-elle faire autant de bruit? Et qu’est-ce que c’est, cette drôle de bibite-là? Ça a l’air préhistorique, comme. Et la montagne si escarpée qui se jette dans la rivière un kilomètre plus bas, quasiment une falaise, mais malgré tout couverte d’épinettes, et le ciel immense, et tout ça si vert et si bleu et si blanc, si beau, si crissement beau, parfait. Et tous ces papillons, il doit bien y en avoir des milliers. Comment elle s’appelle, cette espèce avec du bleu et du orange sur les ailes, comme sur le disque de House of Love?

Et Simon aussi se pose des questions. Comme, par exemple: pourquoi autant de papillons se sont-ils posés sur les Gravis de Sophie, abandonnés sur la grève? C’est invraisemblable, il doit y en avoir une quarantaine sur chaque soulier.

«Genre qu’ils vont s’envoler avec! », crie Sophie en souriant, lorsqu’elle remarque le regard incrédule de Simon. Elle écrase sa cigarette, remet consciencieusement le mégot dans son paquet et reprend son observation attentive des mystérieux phénomènes naturels qui se déroulent tout autour d’eux.

D’autres questions que se pose Simon, les yeux plissés à cause du soleil: s’il arrivait à s’allonger dans la rivière en s’accrochant à un rocher, pourrait-il résister au courant? Sinon, se ferait-il mal? Et Catherine, va-t-elle accepter de virer sa vie à l’envers, de causer de la peine, de s’en faire aussi, sûrement, pour être avec lui?

En pleine forêt laurentienne, au beau milieu de l’été de ses 30 ans, Simon n’en a pas la moindre idée. Aucune idée non plus de ce que les mois à venir lui réservent. Impossible encore de même envisager ce dimanche de février, rue Saint-Urbain, Catherine conduisant trop vite compte tenu de la chaussée glissante et des piétons, skieurs, animaux domestiques risquant de surgir nonchalamment entre deux voitures stationnées, les deux mains agrippées au volant (des taches blanches sur ses mains, elle serre trop fort), la vue brouillée par les larmes. Et lui à côté d’elle, les yeux pleins d’eau aussi. Les doutes et les regrets, le soleil pâle dans le ciel pâle, et l’hiver qui n’en finit plus de finir.

Mais tout cela est encore bien loin, alors que Simon a les pieds dans l’eau et la tête ailleurs. Sophie a attrapé une grenouille, elle l’exhibe fièrement et crie quelque chose, mais ses mots sont couverts par le bruit de la rivière, celui des cigales et de l’été 2003 qui bat très fort dans la poitrine de Simon. Il applaudit Sophie, lui attribue un Two thumbs up! bien mérité, et lui crie de le regarder, il va tenter de se mesurer à la formidable Sautauriski, tel un Superman nautique. Et alors qu’il avance péniblement dans le courant, arrivant de peine et de misère à maintenir son équilibre sur les roches glissantes, il ne peut empêcher un sourire de se former sur ses lèvres. Cette fois-ci c’est la bonne, il en est convaincu.

À propos de l'auteur

Nicolas Langelier

Nicolas est le fondateur de P45. Il est aussi quelqu'un qui trouve ça très confortable, de rentrer ses pantalons dans ses bas. Il souhaiterait que ce soit mieux accepté socialement.

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