Chers lecteurs, soyez sur vos gardes. Un mal extrêmement dangereux est à nos portes et menace de s’emparer de vos parents et amis, voire vous-même, si ce n’est pas déjà fait.
Des disquaires de partout au Québec ont effet observé ces derniers mois une augmentation significative de musique frauduleusement bonne chez des couches de la société jusqu’ici épargnée par la médiocrité musicale. Des quantités importantes de disques minables auraient pris d’assaut des milliers de collections de disques jusqu’alors respectables.
L’heure est grave chers amis, car votre prudence habituelle combinée à vos réserves de Tamiflu achetées sur eBay pourraient ne pas vous immuniser à 100 % contre cette épidémie qui frappe sans distinction.
Quoi faire? Pas de panique. P45 a préparé pour vous un petit guide de survie musical qui espère-t-on saura limiter la contagion.
Souche no. 1: Jack Johnson
Surfeur professionnel jusqu’au tournant du millénaire, Jack Johnson aimait bien gratouiller quelques accords autour d’un bon feu en plein air pour détendre ses amis après une journée à dévaler les vagues du Pacifique.
Qu’a-t-on besoin de plus qu’une guitare sèche et de quelques bières après une journée sous le soleil, je vous le demande. Et jusqu’ici, personne ne pouvait blâmer ce bon vieux Jack d’offrir ce petit plaisir à ses copains surfeurs.
Mais en 2001, Jack voit grand et enregistre un premier disque (Brushfire Fairytales) qu’il réussi à écouler à coup de milliers grâce entre autres au coup de pouce d’un autre grand favori des feux de camp, Ben Harper.
Sa recette: des chansons qui te font sentir bien. Juste bien là. Quand tu arrêtes de penser et que tu te retrouves dans la zone réconfortante du plus bas dénominateur commun. Quand les riffs simples et déjà connus s’entrechoquent si doucement que même le plus pleurnichard des bébés ne broncherait pas.
Quand la musique ne fait pas de vagues (tout de même bizarre pour un surfeur). Et comme tout le monde aime se sentir bien (vos amis dans la vingtaine inclus), tout le monde l’achète. Fier de son succès, Jack pense à une suite digne de ce premier effort. Et comme on ne change pas une bonne recette, ce vieux Jack va resservir à ses fans béats exactement la même sauce deux ans plus tard (On & On), puis une troisième fois (In Between Dreams), printemps 2005, avec le résultat qu’il engorge encore les palmarès cette année.
Déplorable. Saurons-nous réagir à temps pour empêcher ce bon vieux Jack de nous ressortir les restes de son premier album pour une quatrième fois en 2007? Cela dépend de vous.
Souche no. 2: Champion
Ah le Dj. Incroyable la fascination qu’exerce encore ce mystérieux pousseur de vinyles sur les non-initiés à la musique électronique. Leur savoir-faire technique combiné à leur vision artistique tordue font de ces bidoulleurs de machines pleines de pitons des créateurs à qui l’on doit accorder un minimum de crédibilité de par la science infuse qu’ils possèdent.
Des consoles, des boutons et du filage, c’est encore tout ce que ça prend en 2005 pour se hisser sur un piédestal.
Et si par bonheur le Dj est accompagné de musiciens, des vrais là, avec des guitares pleines de cette chaleur qui fait cruellement défaut aux machines, alors là, on frôle la perfection. Dj Champion a compris la recette et a pondu Chill‘em All, un superbe album électronique pour ceux qui n’aiment pas ou ne connaissent pas encore le genre, 25 ans après l’invention de l’échantillonneur.
À la sortie de l’album, la critique sera flatteuse, mais le grand public attendra son couronnement par le Festival International de Jazz de Montréal pour se ruer dans les magasins acheter la galette dont tout le monde parle (recherchistes de l’émission du même nom, dormez-vous ?). Ils découvrent des «grooves formidables» et des «guitares sensuelles», dixit la presse généraliste.
Wow! Quelle bonne idée! Révolution! Le fait que le truc a été fait par des dizaines d’autres avant et mieux n’a pas d’importance. Pas plus que le disque ne contiennent que deux tounes un peu catchy («No Heaven» et «Keep On»). Bref, un vieux concept pour un résultat moyen. C’est semble-t-il tout ce que le public québécois attendait.
Souche no. 3: Damien Rice
Il est fascinant de voir à quel point un film peut faire vendre une chanson en l’imprégnant de l’histoire de ses personnages et en la faisant jouer encore et encore. Irlandais à la popularité jusqu’alors limitée au Royaume-Uni, Damien Rice s’est retrouvé sous les projecteurs au moment de la sortie du film Closer où l’une de ses chansons, «The Blower’s Daughter», ouvrait et fermait le film. Quelle bonne publicité. Le morceau accompagnait si bien cette histoire d’amour que les spectateurs, encore portés par le film, ont voulu prolonger le plaisir en achetant son album, O, la bande originale de Closer n’étant tout simplement pas produite.
Un achat sans réflexion avec le résultat que le spectateur aura mis 20 $ sur une sorte de sous Jeff Buckley à la voix quelconque et au folk simpliste qui tient plus du déjà-vu que de la note juste. Pour la prochaine fois, on leur suggère d’utiliser les postes d’écoute si gentiment mis à leur disposition par les disquaires.
Atteint par les virus ou pas, il faut passer à l’action le plus vite possible et c’est pourquoi P45 s’est donné la liberté de vous préparer quelques suggestions:
Katerine
Robots après tout
(Universal)
De loin l’album le plus frais de la rentrée. L’homme à la voix trop chiante séduit encore par sa naïveté, cette fois sur des beats concoctés à la groovebox puis retravaillés par Renaud Letang et Gonzales. Plus proche de TTC que de la pop minimaliste, Katerine nous offre un album ultra accessible sans pour autant sacrifier son caractère dérangeant. À acheter les yeux fermés.
The Propositions
Funky Dispositions
(Love ‘N Haight/Ubiquity)
Passée relativement inaperçue à sa sortie le printemps dernier, cette réédition funk d’Ubiquity Records a pourtant énormément à offrir à ceux qui désespèrent de l’état actuel de la musique. Composé à majorité par des musiciens n’ayant pas encore 18 ans au moment de l’enregistrement début des années 1970, The Propositions a tout sauf les allures d’un groupe d’école secondaire. Originaires de Détroit, les neuf membres ont l’assurance de vétérans et livrent un funk sale et gras qui rappelle les meilleurs. Seul album du groupe, Funky Dispositions vaut amplement à lui seul la plupart des compilations funk sorties ces dernières années.
Bettye Lavette
I’ve got my own hell to raise
(Anti)
Les sorties d’Anti (Tom Waits, Nick Cave, Elliot Smith) sont rarement à dédaigner et celle-ci n’y fait pas exception. Sorte d’oubliée de la musique soul, Betty Lavette n’a jamais vraiment obtenu le succès qu’elle mériterait malgré une carrière débutée en 1962, et ce n’est certainement pas par manque de talent. À l’aube de la soixantaine, la native du Michigan est à milles lieux des chanteuses soul et r’nb des années 2000. Lavette a du vécu et possède une des plus belles voix on the market. Sur I’ve got my own hell to raise, elle redonne une deuxième vie à des chansons originellement écrites par d’autre grandes dames de la musique (Dolly Parton, Lucinda Williams, Sinead O’Connor, Fionna Apple…), leur donnant une vibe soul et une intensité renouvelée. Parfait pour l’automne.
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