Hélèna

Numéro 99

18 au 24 janvier 2008

Un texte de
Maude Letourneau-Baril

Publié le 18 janvier 2008 dans
Fiction, Nouvelle

Hélèna

Assise près de la fenêtre de l’appartement, Hélèna suivait le trajet des gouttes de pluie sur la vitre.

Sa concentration était telle qu’elle réussissait presque à oublier l’eau qu’elle voyait dans le reflet, celle qui coulait sur ses joues. La surprise, la tristesse, la colère étaient passées. Elle s’en était débarrassée comme on enlève ses vêtements pour ne pas étouffer de chaleur.

Nue, il ne lui restait que le désespoir, celui d’être seule. Depuis toujours, sa mère avait comblé tous ses besoins et tenu autant de fonctions qu’elle le pouvait, étant à la fois compagne, professeure, patronne et confidente.

De sa vie, Hélèna n’avait jamais connu le monde extérieur, si ce n’est le peu que lui avaient révélé les livres et les fenêtres de l’appartement. Les gens étaient pour elle des êtres grossiers, empêtrés dans des sentiments immenses qu’ils ne comprenaient pas. Elle avait été protégée de cette sauvagerie qu’elle s’était contentée d’observer de loin par le biais du facteur et des livreurs. Cette vie douce s’en était allée avec sa mère qui refusait de respirer à nouveau.

Assise près de la fenêtre, Hélèna délaissa les gouttes d’eau pour regarder le pan de rue inaccessible qu’elle connaissait si bien. Bientôt, elle devrait s’y confronter. Elle n’avait pas été préparée à cette éventualité. Elles avaient vécu sans souci comme si la vie était éternelle.

Des vivres, il ne lui en restait que pour quelques jours. Ensuite, elle devrait appeler l’épicier, parler à un homme, cette race de femme qui n’était pas comme elle. Le courage lui manquait. Elle économisait chaque bout de pain, retardant le moment de la confrontation. Et qu’allait-elle faire de sa mère? Hélèna savait qu’elle ne pouvait la laisser dans le lit indéfiniment.

Quand elle se couchait, le soir, la présence, bien que réconfortante, changeait lentement de forme, d’odeur, de couleur. Certaines habitudes étaient difficiles à perdre. Avant de se mettre au lit, elle brossait les cheveux de sa mère, mais celle-ci ne faisait plus rien en retour.

Demain, elle appellerait l’épicier. Sa mère lui avait raconté que cet homme coupait en morceaux les animaux morts pour en vendre la viande. Peut-être pourrait-il venir chercher le corps.

Hélèna saisit les ciseaux de couture. Elle s’assit près de sa mère et coupa ses cheveux, mèche par mèche. Elle prit soin de ne pas tirer, car la peau restait accrochée, par endroits. Ils étaient si doux, si brillants.

C’était la seule partie du corps qui ne s’était pas altérée. Hélèna les embrassa et les posa dans une petite boîte sur sa table de nuit. Elle ne comprenait pas pourquoi sa mère était morte, et pas elle. Elles étaient inutiles l’une sans l’autre. Elle voulait la suivre, mais ne savait comment, elle ne lui avait pas expliqué.

Demain, elle appellerait l’épicier.


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