
La perte de l’innocence, telle qu’abordée dans Hell’s Highway: The True Story of Highway Safety Films, semble a priori bien différente de ce qu’on a pu voir dans Le Dernier Empereur, Cabaret ou encore The Misfits, pour ne donner que quelques exemples. Alliant information, divertissement et une bonne dose d’images sanglantes, le réalisateur Bret Wood propose de redécouvrir la culture des highway safety films.
Produits entre 1959 et 1979 par une équipe de Mansfield, Ohio, ces courts-métrages de sensibilisation aux dangers de la conduite automobile étaient destinés aux adolescents. Le documentaire fait l’historique de ce genre à part entière et analyse son impact social, culturel et cinématographique.
En prenant connaissance du propos, on pourrait s’attendre à ce que l’aspect didactique du sujet prenne toute la place, mais au contraire l’intérêt du documentaire est qu’il va au-delà de cette notion d’enseignement et de prévention en démontrant l’impact profondément subversif qu’eut cet exercice de sensibilisation aux dangers de la conduite automobile. La technique utilisée passait par une méthode que l’on peut qualifier de traitement choc (semblable à celle expérimentée dans A Clockwork Orange): on montrait en classe des films contenant des images d’une violence graphique très explicite pour tenter de marquer, de traumatiser l’adolescent.
On espérait qu’en étalant les conséquences d’excès routiers, on pourrait les prévenir. Cependant, sans le vouloir, les highway safety films sont bien vite devenus des films cultes que les étudiants regardaient en groupe le soir dans la discrétion et la quiétude de leur foyer. Cet objet de propagande sécuritaire devenait élément attrayant et subversif de par sa nature explicite.
Les extraits montrés étaient filmés sur le vif, dans un réalisme intentionnel et provocant. La facture était simple (8 ou 16 mm), approche cinéma-vérité, plans de caméra stables, relativement rapprochés (on voulait bien montrer, pour mieux prévenir), son direct (tôle qui se déchire, cris d’agonie), pas d’effets spéciaux. Le preneur d’images était souvent le premier à être sur les lieux de l’accident, et il lui était en général inutile d’essayer d’aider les victimes plus tordues que la carcasse de leur voiture. C’est pourquoi la prise d’image débutait presque immédiatement. La mort des accidentés pouvait survenir en direct. Snuff ou prévention?
Une similarité existe entre les highway safety film et ce que l’on qualifie de snuff film, dans la coexistence historique, bien sûr, mais surtout dans la façon de montrer la violence. Le phénomène mythique qu’est le snuff film voit ses prémices apparaître discrètement avec Peeping Tom (1960).
C’est plus tard, avec le film Snuff (1976), que le mythe prendra racine. En parallèle, le cinéma de genre, le cinéma italien de série B en particulier, où les mises à mort étaient choses fréquentes et graphiquement très explicites, ne cessera d’alimenter les rumeurs en produisant de nombreuses variations sur le «genre».
La légende continue d’être véhiculée, pas seulement par des productions obscures à caractères pornographiques, mais aussi par des films plus «indépendants», comme Videodrome (1983), Strange Days (1995) et Thesis (1996). Le cinéma mainstream fait aussi sa part pour le commun des mortels. Par exemple, 8 Mm (1999), qui intègre allègrement à sa recette blockbuster l’élément snuff film, dans tout ce qu’il a de plus sordide (Nicolas Cage en prime).
La grande différence réside donc dans les motivations entourant la mort filmée. D’un côté, on filme la mort dans l’accident qu’on aurait pu prévenir, involontaire et probablement causé par manque de prudence; le spectateur devient alors témoin d’une suite de hasards qui mènent à la mort. De l’autre, on présente une exécution froide et calculée, inévitable. Le spectateur vit l’ultime expérience de mort, la plus grande perte d’innocence.
Par contre, dans les deux cas la «satisfaction» recherchée par le spectateur (consentant ou non) repose sur le fait qu’il survit à cette mort en image, ce qui lui procure plus ou moins de plaisir et surtout un pouvoir, puisqu’il en est témoin. Cette expérience de survie comparable à l’effet de catharsis souvent associé au film d’horreur assure le culte ayant entouré les highway safety film et le mythe entourant, encore aujourd’hui, les snuff films.
Bien que beaucoup d’images de Hell’s Highway: The True Story of Highway Safety Films soient aujourd’hui encore aussi efficaces qu’éprouvantes, elles revêtent maintenant un parfum de nostalgie. Dans un élan romantique, on pourrait voir à travers la vitesse des transformations qui nous entourent une constante perte de l’innocence, plus rien ne surprend, tout est possible, le seuil de tolérance augmente quotidiennement. Il demeure surprenant d’être encore secoué par la violence présentée dans ces sympathiques courts métrages.
Il devient difficile d’imaginer leur présentation à des étudiants, particulièrement en cette ère débile de la rectitude politique. N’empêche qu’il se dégage une douce nostalgie face à la tournure des événements. C’est en souriant que l’on repense à l’histoire invraisemblable de ces films de prévention, à cette obsession de nos voisins du Sud qui s’acharnent à vouloir préserver leur pureté et celle de leur enfants, par tous les moyens, même les plus extrêmes et subversifs…
À l’affiche au Cinéma du Parc (3, 5, 6, 7, 11 et 27 mars). Aussi disponible sur format DVD (Kino Video) avec entrevues et extraits d’une dizaine de courts-métrages.
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