Histoire de chasse

Numéro 169

20 au 26 novembre 2009

Un texte de
Pasquale Hache

Publié le 20 novembre 2009 dans
Carte postale, Société

Histoire de chasse

Apprendre à chasser.

Le déclic s’est fait après que j’aie passé des heures à somnoler devant des émissions génériques du Food Network. Soudainement sont apparus deux foodies anglais, tout classes dans leur kit de campeurs/chasseur anglais, battant la campagne anglaise, shootant du gibier anglais. Irrésistible.

Tâter de l’arme à feu n’a jamais semblé aussi sexy. Quelques mois de réflexion plus tard, j’ai demandé à l’amoureux: et si en retournant dans ton Manitoba natal, nous aussi, on partait à l’aventure dans le bois? «Of course», qu’il a répondu.

Car contrairement à moi, descendante d’une lignée québécoise originaire de Verdun et de Laval, la famille de copain est mi-islandaise, quart-crie, quart-métisse. Un ADN de chasseur.

Pointer un fusil à canon lisse

Quelques semaines plus tard, 1822 kilomètres plus loin, la voiture filait direction nord, le coffre plein de vestes orange fluo, de Coke pas diète et d’armes à feu.

Un deuxième contact à vie avec une arme dans mon cas. Quelques jours auparavant, je réussissais à effrayer en même temps copain et beau-père. Note à moi-même: pointer un fusil à canon lisse (shotgun pour les habitués de la série télé The Wire), même déchargé, ça ne se fait pas.

Mais aujourd’hui, c’est pour vrai. Je soupçonne que mon incartade de la semaine précédente me vaut l’initiation qu’on réserve d’habitude aux enfants. Tirer d’abord sur une peau de banane épinglée à un arbre. Soit. Sauf qu’en approchant le talon du fusil à ma joue, j’ai un drôle de pressentiment.

Je crois avoir enfin trouvé un truc où j’excelle. Je devine qu’après la peau de banane, ce seront les canards, les oies, les cerfs qui vont tomber. Je me surprends à penser au dépeçage d’un original dans les herbes hautes, en bordure d’un marécage, où le sang coulera sans m’écœurer.

Et puis, à cette viande que je servirai en tartare, grillée, mijotée, braisée. Au «street cred’» que je vais automatiquement gagner dans la cuisine. Je suis convaincue que cette peau de banane est la dernière étape avant de gagner le respect de ma famille, de mes collègues, de Martin Picard.

Je défais le cran de sûreté, me concentre, vise… appuie légèrement sur la détente.

À l’instant, j’aurais dû baisser l’arme, courir pour évaluer la précision de mon tir, être fière de mon coup. Mais non. Je suis figée, abasourdie, un brin humiliée.

Je rends le fusil.

Jamais je n’aurais crû être complètement effrayée par la force et le bruit du tir. Je le suis.

Le fantasme de ramener trophée et nourriture se dissipe. Non, chasser n’a rien d’inné lorsqu’on naît sur la Rive-Sud.


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