Horizon artificiel

Numéro 81

15 au 20 juin 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 15 juin 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Horizon artificiel

Quand l’avion vole en pleins nuages, sans aucunes références visuelles avec la surface terrestre, le pilote doit se fier à ses instruments, et non à ses sens. C’est primordial.

Pas le choix, sinon c’est la fin. Ou le début. Ça dépend de la conception de la vie humaine…

Dans ces conditions de vol, il y a un instrument qui se distingue des autres par les informations qu’il transmet au pilote. On l’appelle l’horizon artificiel. C’est ce petit cadran avec un avion, devant un fond bleuté qui représente le ciel, qui fournit à l’humain derrière les commandes les références nécessaires reliées à l’attitude (c’est un anglicisme, mais j’aime bien la connotation humaine qu’il apporte à la machine) de son engin.

Pour assurer le bon déroulement du vol, le pilote balaie du regard les autres indicateurs, pour ensuite retourner inévitablement à l’horizon artificiel. C’est l’outil le plus sollicité, le plus utile, et le plus sexy d’une cabine de pilotage.

Je n’ai pas d’horizon artificiel sur mon vélo. Pas encore. Très tôt ce matin, je l’aurais bien apprécié, cet horizon artificiel. Je m’explique.

Selon les marques d’oreiller (ou plutôt de ma petite poche verte bourrée de serviettes et de t-shirts) étampées sur ma joue, j’en conclue que j’ai essuyé un bon sept heures de sommeil. Je me sens en pleine forme et l’envie folle de reprendre la route me projette hors de ma tente.

Une épaisse brume couvre les environs. En ouvrant très grand la bouche, j’ai l’impression qu’une quantité suffisante d’eau s’y logerait pour me permettre de me gargariser. Je m’abstiens. Je n’ai pas l’air d’avoir mauvaise haleine. Et j’aime bien m’arrêter dans une halte routière perdue pour me brosser les dents. Alors je décolle.

À la sortie du State Park, je revois l’affiche «NO VACANCY» qui m’avait causé une légère palpitation la veille. Pendant quelques secondes, j’avais hésité à pénétrer le camping. Finalement, j’ai acquitté les frais (5 $ US), inséré l’enveloppe dans la fente après y avoir soigneusement écrit l’adresse suivante: Alain Lalancette, 69 rue du Plaisir, Québec, Canada. (Il ne faut pas toujours croire ce qui est écrit sur les pancartes, surtout lorsque l’on demande que quelques pieds de terre pour y installer son campement.)

J’avance dans le noir et la brume. Pour remplacer l’horizon artificiel, je fixe mon regard sur la petite vis qui serre mon guidon et qui me transmet une foule d’informations utiles, comme… des informations d’une grande importance pour la navigation côtière et aussi d’autres choses. Bon d’accord, elle ne m’aide pas du tout. Je la fixe quand même. J’ai le droit.

Je ne sais pas si c’est pour entrer en compétition avec la brume, mais je me trouve épais d’être parti si tôt. Si j’avais attendu quelques heures, je pataugerais présentement dans une quiétude matinale, fraîche et revigorante. Mais non, j’avance à tâtons, dans un sauna finlandais.

À chaque bruit, je sursaute. Le coin est rempli de cerfs ou de wapitis (je ne suis pas sûr de leur appellation, mais ils ressemblent à Bambi, j’en ai croisé une dizaine). Alors je l’avoue, j’ai un peu la trouille. Pas de Bambi, seulement de me faire happer par Bambi, c’est différent. Je n’y vois rien je vous dis.

Après une trentaine de kilomètres, je m’arrête sur un banc tout près d’un restaurant fermé. Je m’endors. Quand le petit Mexicain sort sa pancarte imprimée de ses menus, je sursaute, pensant encore à Bambi.

J’ai faim. Je m’assois au comptoir et me commande un déjeuner du chasseur. Sur l’horloge, à côté de la télé qui diffuse une émission d’information, je réalise qu’il est six heures du matin. Je me suis vraiment levé tôt. Je pense à ce proverbe qui dit que la vie appartient aux idiots qui se lèvent tôt…

La place se remplit rapidement d’une faune locale qui vient siroter son café. Tout en jasant, ils jouent aux dés. Le Mexicain aussi. J’aime bien jouer aux dés, mais ils ne m’invitent pas. Une belle image tout de même. Un bon déjeuner aussi.

J’enfourche mon vélo et je remarque, avec satisfaction, que la brume s’est dissipée. Je regarde au loin et j’aperçois l’horizon. Pas l’horizon artificiel, le vrai. Probablement plus indispensable que l’autre, quand la navigation se déroule avec des références visuelles.

San Francisco approche…


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