How to… – Des projets artistiques clé en main pour Montréal

Numéro 42

1er  juillet au 7 septembre 2006

Un texte de
Marie-Claude Beaucage

Publié le 1 juillet 2006 dans
Arts visuels, Culture

How to… – Des projets artistiques clé en main pour Montréal

Il y a quelques mois, je dénonçais avec force et vigueur dans les pages virtuelles de P45 la surabondance de salons de coiffure à Montréal au profit de librairies indépendantes, de salles de spectacles et de boutiques de commerce équitable, entre autres.

Bon, c’est bien beau dénoncer, mais encore faut-il savoir parfois proposer. Des solutions, idéalement. Ce que je ne faisais pas vraiment dans ce Combat du mois bien senti. Mais… mais, il y a quelques semaines, chanceuse que je suis, je visitais le Yerba Buena Center for the Arts à San Francisco et j’y ai vu une exposition qui a fait dans ma tête son petit bonhomme de chemin.

Une fois revenue à Montréal, j’ai continué à y penser et à en parler parce que ce que proposait cette exposition du collectif Red76, intitulée How to… An Anthology of open source projects, eh bien, je me disais que c’était peut-être une partie de la solution, non pas pour éradiquer complètement tous les salons de coiffure de la métropole mais du moins, pour atteindre un certain équilibre entre tous ces lieux où notre crinière se fait dompter… et le reste. Et vous et moi, on peut faire partie de la solution. N’est-ce pas merveilleux?

«Bon, c’est quoi, d’abord An anthology of open source projects?», vous entends-je demander depuis votre salon coloré. Je ne vais pas me prêter à l’exercice de la traduction, j’aurais peur de travestir le sens de ce dont il retourne vraiment. Disons, pour résumer grossièrement, qu’il s’agit d’une série de projets artistiques simples, dont la prémisse de chacun d’entre eux tient généralement en une seule phrase.

Ces projets ont moins pour but de faire une quelconque déclaration ou affirmation que de susciter publiquement des questions et tenter de toutes sortes de manières de créer des conversations et des discussions constructives sur différents enjeux sociaux, politiques et artistiques. De plus, ces projets, créés dans des contextes précis, peuvent pour la plupart se transposer dans n’importe quelle ville, du moins, dans le monde occidental.

Des ambitions artistiques et sociales

«C’est pas très concret tout ça…» me direz-vous. Pour m’aider à vous expliquer toutes les belles idées derrière ces projets, j’ai contacté Sam Gould, artiste en arts visuels et membre fondateur du collectif Red76, dont le quartier général du moment se trouve à Portland, Oregon.

Le premier projet de cette série à avoir vu le jour s’intitule The Laundry Lecture Series. C’était en 2003. Gould et sa compagne, une artiste qui fait elle aussi partie du collectif Red76, habitaient alors le quartier ukrainien de Chicago et se rendaient hebdomadairement à la buanderie polonaise du coin pour faire leur lavage. Un jour, entre deux brassées, tous deux ont été frappés par les possibilités qu’offrait ce lieu, doté qu’il était d’une espèce de petite scène et de plusieurs bancs. Comme ils devaient passer au moins une heure par semaine là-bas à attendre leurs vêtements, «pourquoi ne pas faire de cette heure une heure créative et constructive?», se sont-ils dit. Ou à peu près.

C’est ainsi qu’ils ont décidé de tenir salon, pour ainsi dire, dans cette buanderie d’abord, puis dans quelques autres, dont certaines de Portland, de San Francisco et d’Oakland. Au début, c’était bien entendu des amis qui se joignaient à eux pour ces petites séances où chacun y allait de la lecture d’un texte – de soi ou d’autrui. Des discussions naissaient ensuite de ces lectures. Parfois, il y avait une thématique. Certaines fois, les textes relevaient davantage de la littérature, d’autres fois, il s’agissait plutôt de pamphlets ou de textes plus engagés.

Il n’y a pas vraiment de règles, de structures quand il est question de lecture de textes dans les buanderies… Peu à peu, le mot s’est passé, des curieux ont apporté leur linge sale et se sont joints à eux pour ces séances de lecture, pour ensuite devenir des habitués. Laver son linge sale en famille n’a jamais été aussi édifiant et divertissant.

Par la suite, Sam Gould, seul ou avec d’autres amis/collègues artistes, a initié près d’une dizaine d’autres projets artistiques aussi simples que The Laundry Lecture Series, articulés autour du même objectif, soit provoquer des questionnements et des discussions sur différents enjeux qui sont au cœur de leurs préoccupations. Avec du recul, il s’est aperçu qu’une même trame reliait tous ces projets. Les membres de Red76 ont donc décidé de les regrouper et de les présenter sous une même bannière. C’est ainsi que cette exposition intitulée How to… An anthology of open source projects a vu le jour.

Rendre les villes plus humaines

L’urbanité est un thème très présent dans les projets qui constituent cette exposition. Parce que Sam a grandi près de la ville de New York, il avance que les villes ont joué un rôle prépondérant dans sa vie; culturellement, esthétiquement, ainsi que sur sa manière de mener son existence au quotidien.

«À travers mon travail, je cherche à trouver une manière de rendre les villes plus humaines; une manière de faire en sorte qu’elles soient en mesure de croître et de respirer au rythme des individus qui les composent, les habitent. À mon sens, ce n’est pas seulement le rôle des dirigeants, des urbanistes et des architectes d’y arriver, c’est aussi celui des citoyens et des artistes de chercher à atteinde ce but. La plupart des projets de Red76 tentent de comprendre ou du moins d’amorcer une discussion sur la façon dont on peut rendre plus faciles, plus libres, plus actives et plus conscientes nos interactions avec les autres dans un contexte d’urbanité.»

À ce sujet, un des projets de Red76 intitulé How to Create a Cultural District and Have it Vanish Into the Morning Mists of Dawn aborde directement la question des artistes en relation avec les quartiers qu’ils investissent. Lorsque les artistes s’établissent dans un quartier, c’est généralement parce que celui-ci est abordable. Mais peu de temps après qu’ils l’aient investi, la cote de popularité dudit quartier augmente, tout comme le prix des appartements. Ce projet propose donc de créer une espèce d’arrondissement ponctuel, éphémère et mobile dédié aux arts en invitant des artistes à initier au coin des rues et sur les trottoirs différents projets liés au quartier investi temporairement.

Le dernier Cultural District a été mis sur pied à Oakland en avril dernier et il n’est pas nécessaire d’attendre que des membres de Red76 viennent éventuellement à Montréal pour déambuler dans un Cultural District près de chez-vous… Vous pouvez très bien créer le vôtre pour quelques heures…

Humaniser le karaoké…

Parmi ces autres projets qui font partie de How to… An Anthology of open source projects que vous pouvez vous aussi concrétiser, il y en a un qui s’intitule Protest Song Karaoke. On nous propose d’aller dans un bar karaoké, de choisir une chanson que l’on sait totalement apolitique et de faire comme si elle avait été écrite avec un propos politisé, engagé en tête.

Par exemple, en allant interpréter la chanson Sweet Caroline de Neil Diamond, en guise d’introduction, l’interprète peut dire quelque chose du genre: «Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais Neil Diamond a écrit cette chanson à propos d’une liaison qu’il eut jadis avec une jeune fille catholique dont les parents désapprouvaient totalement la relation parce qu’il était Juif. Une bien triste histoire, vraiment…». Avouez que ce genre de projet est à la portée de tous. Et quel beau défi créatif que celui de tenter de trouver un contenu engagé à des chansons qui font le bonheur des assidus de bars karaoké, comme Vivre dans la nuit ou Lavez lavez

D’autres projets sont davantage liés aux arts visuels, comme New Graffiti, qui soutient que l’impact des graffiti est amoindri depuis que les espaces publics sont saturés d’images et de textes de toutes sortes. Pour pallier à cette perte de sens, Red76 propose donc de créer de nouvelles formes de graffiti afin de sortir notre conscience de la léthargie dans laquelle elle est souvent plongée au quotidien. Ces nouvelles formes de graffiti peuvent prendre les allures de carottes plantées dans le gazon des fentes du trottoir ou de radiocassettes «scotchés» sur les branches d’un arbre de votre quartier et qui jouent en boucle… des sifflements d’oiseaux. Y’a de quoi sortir le plus amorphe des esprits de sa torpeur.

Faire de l’art un art de vivre….

Personnellement, il y a un projet qui a vraiment su me séduire parmi ceux proposés par Red76; il s’intitule Free Art History. Je l’aime tellement, parce que je le trouve à la fois ludique et utile, que je vais le concrétiser à Montréal. Puisqu’il peut parfois être ardu pour bien des gens de se bâtir un certain bagage de connaissances dans le domaine des arts et de l’histoire de l’art pour toutes sortes de raisons, Red76 propose de simplement mettre par écrit, sur une feuille que l’on affichera ensuite sur les babillards comme ceux des supermarchés, des buanderies et des cafés par exemple, les faits d’armes de différents artistes, créateurs et protagonistes marquants de l’histoire de l’art.

Ainsi, ces brefs portraits, épinglés parmi les offres d’appartements à partager et les électroménagers à vendre, sauront peut-être piquer la curiosité de certains et contribuer à bonifier leurs connaissances dans le domaine des arts. L’idéaliste en moi trouve qu’il y a quelque chose de beau et de parfaitement altruiste à partager avec de purs inconnus, des gens qu’on ne rencontrera sans doute jamais, ses connaissances de façon aussi gratuite et désintéressée.

Selon Sam Gould, le projet Free Art History, de même que The Laundry Lecture Series comptent parmi ceux que présentent le collectif qui ont le plus de répercussions positives. Facile de constater le succès de ce dernier projet lors de leurs tournées des buanderies, puisque chaque fois, le nombre de participants augmente et ces derniers prennent part, la plupart du temps, de manière plutôt active aux lectures en posant des questions et parfois même en y allant de la lecture d’un texte.

Les répercussions de projets comme Free Art History ou New Graffiti sont, disons, plus subtiles, puisqu’il est plutôt rare qu’une personne ayant été témoin de l’un ou l’autre de ces projets fasse par la suite part de ses commentaires aux artistes, ces derniers ne signant pas leurs «œuvres». Néanmoins, Sam Gould se dit satisfait dans la mesure où il s’agit selon lui de projets interactifs, donc il est à peu près assuré qu’ils ont un impact, aussi minime soit-il, sur quelques individus.

Bring the war home…

Sam Gould n’a toutefois pas encore eu vent de gens hors du collectif Red76 qui se seraient appropriés l’un ou l’autre de ces projets. «Pourtant, j’aimerais beaucoup que des projets de cette exposition vivent en dehors du collectif. Je pense qu’il serait très intéressant de les voir dans les mains de d’autres artistes, dans d’autres villes, sans que Red76 n’y soit pour quelque chose.» Et faut-il vraiment être un artiste pour prendre un des projets de Red76 et le transposer dans sa ville, son quartier? «Absolument pas, selon Gould.

D’une certaine manière, la mission de Red76 est de démocratiser l’art, donc il n’est pas nécessaire d’être un artiste accompli pour mettre de l’avant un de ces projets.» À mon sens, les véritables artistes sont ceux qui ont eu l’idée première de ces projets… «C’est un point de vue, avance Gould, mais rien n’empêche que n’importe qui peut prendre ces projets, les adapter et les transposer dans son propre environnement.»

C’est une vision assez particulière de l’art, qui n’est pas nécessairement très répandue chez les artistes en arts visuels. C’est une des volontés premières de Gould, en créant ces projets au sein de Red76 d’être accessible pour le plus grand nombre de gens possible. Il aime à croire que tout le monde peut retirer quelque chose de chacun de ces projets. «L’accessibilité est primordiale pour moi. Créer pour une personne, un groupe précis de personnes ou encore pour le milieu ne présente aucun attrait pour moi.»

Les plus cyniques d’entre vous affirmeront sans doute que dans ce genre de projets, la forme prédomine sur le fond, que ces créations engendrent peut-être des réactions, mais ne nous disent pas grand-chose. Peut-être. À sa décharge, Sam soutient toutefois que le contenant de ses projets est également le message. «Pour la plupart des projets, quand nous avons à nous servir de matériaux, nous utilisons des trucs usagés, du bois, des objets trouvés, des photocopies, etc. Certains y voient une certaine paresse de notre part alors que nous cherchons à créer une esthétique qui sert notre propos. C’est tout à fait délibéré de notre part puisque c’est lié à la nature même de chacun des projets. Si, dans un futur plus ou moins immédiat, un projet nécessite plus de glamour, il en sera ainsi. Je suis prêt et l’assume totalement.»

Selon lui, il faut voir derrière les projets qui composent An Anthology of open source projects des projets politisés et engagés, qui sont le reflet du climat politique actuel aux États-Unis, même s’ils ne présentent pas, pour la plupart, de contenu politique comme tel. Par contre, le collectif vient tout juste de mettre sur pied un projet intitulé Bring the war home, à temps pour teinter les festivités du 4 juillet de son regard déstabilisant.

«Je suis d’avis que la situation politique actuelle aux États-Unis et dans le monde occidental en général est le résultat de notre manque de conscience du monde qui nous entoure au quotidien. Le fait de reconnaître que chacune de nos actions dans la vie de tous les jours, même dans la plus simple et banale des circonstances, risque d’avoir un impact sur le reste de la population est selon moi à la base d’une pensée plus politisée. Si davantage de gens étaient plus conscients de cette réalité, notre contexte politique s’en porterait probablement mieux. Les initiatives artistiques derrière An Anthology of open source projects sont la conséquence d’une volonté de mettre en application des actions simples mais politisées, dans la vie de tous les jours.»

Je ne saurais donc trop vous inciter à aller jeter un coup d’œil au site Internet de Red76 – red76.com – qui présente chacun des projets qui forment An anthology of open source projets. Je n’ai fait qu’en effleurer quelques uns et il y en a plusieurs forts intéressants dont je n’ai pas fait mention. Voyez-les donc comme des projets clé en main. Prenez-les, adaptez-les et laissez-les vivre dans les rues de votre ville. Vous avez la bénédiction de Sam. Malheureusement, si vous comptiez aller à San Francisco, il ne vous sera plus possible de voir cette exposition, elle prenait fin le 2 juillet. Mais peut-être sera-t-elle présentée à Montréal dans un avenir rapproché, qui sait? Sam, lui, serait très enthousiaste à l’idée. Alors avis aux intéressés.


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