Ici, l’histoire d’une déception

Numéro 152

1er au 7 mai 2009

Un texte de
Nicolas Langelier

Publié le 1 mai 2009 dans
Culture, Médias

<em>Ici</em>, l’histoire d’une déception

Dans les bureaux maintenant déserts de l’hebdomadaire Ici, dans l’un de ces nombreux classeurs dont le contenu sera bientôt mis au recyclage, il doit encore traîner une lettre que j’ai écrite il y a longtemps – en 1997, ce qui semble une tout autre époque, 12 ans plus tard, à l’ère d’Internet et de la Mort de l’imprimé™.

Cette lettre, je l’avais envoyée à Jean Barbe, le premier rédacteur en chef de ce qui deviendrait le Ici quelques mois plus tard. La relire aujourd’hui, je serais probablement un peu gêné, de la même façon qu’on rougit intérieurement en relisant notre journal adolescent ou les lettres enflammées adressées à nos premières «vraies» amours.

J’avais 24 ans, et je voulais sans doute trop. Je voulais trop être engagé – même si je n’avais rien d’autre à mon actif que mon inexpérience et un gros kick sur Mireille Silcott, la chef de pupitre musique du Mirror – et je voulais trop que le Ici soit une réussite.

Depuis longtemps, donc, mon histoire personnelle se mêle à celle du Ici. Finalement, ma lettre a eu le résultat escompté et j’ai fait quelques piges pour le Ici. Puis, en 2001, le rédacteur en chef Yves Schaëffner (déjà le cinquième, pour le Ici), fan de P45, m’a engagé comme chef de pupitre société. J’ai démissionné pas très longtemps plus tard, mais j’ai continué à collaborer comme chroniqueur et journaliste. L’année suivante, je suis revenu comme rédacteur en chef adjoint. En 2003, Pierre Thibeault a manigancé le putsch qui l’a mis à la tête du journal. J’ai démissionné une seconde fois en moins de deux ans.

Faire plus avec mieux

La cause de l’enthousiasme débridé qui avait motivé ma lettre initiale: l’espoir. L’espoir que le Ici soit l’hebdo qu’on attendait depuis des années, celui qui serait capable de briser le monopole du «gériatrique Voir» (c’était dans ma lettre) qui, depuis longtemps déjà, s’était embourgeoisé, était devenu ennuyant et prévisible. Et puis, dans mon cas, je détestais «énergiquement Voir en général et Richard Martineau en particulier» (il y a des choses qui ne changent pas, quand même. Mon abus d’adverbes, par exemple).

Les Anglos avaient le Mirror, le Hour, le Vice (encore 100 % montréalais, à l’époque), des publications dynamiques et bien écrites, avec le doigt sur le pouls de l’avant-garde culturelle de la ville. Nous avions le susmentionné hebdo gériatrique et… c’est pas mal tout. Internet n’était pas devenu un média digne de ce nom, et La Presse et les autres quotidiens pensaient encore que couvrir la culture alternative, c’était parler du dernier spectacle de Vilain Pingouin. Même P45 n’existait pas, en ces temps barbares. C’était désespérant, vraiment.

L’heure des bilans

D’où l’espoir, donc: Ici serait cette publication qui brasserait les choses, témoignerait de la vitalité montréalaise, élèverait le niveau médiatique québécois, nous donnerait à lire quelque chose de moderne et excitant et intelligent. Nos (mes) doigts étaient croisés.

Douze ans plus tard, alors que les 4 % des neuf employés sont déjà dans la malle, c’est l’heure des bilans. Qu’en a-t-il été de nos (mes) espoirs, dans tous les bouleversements qui ont marqué la vie du Ici?

Bien sûr, il était inévitable que nous soyons un peu déçus – la réalité a le don de vous faire ça. Mais dans l’ensemble, au cours de ses cinq ou six premières années, le Ici a fait un travail remarquable. Malgré des ressources limitées, la concurrence de Voir et l’ingérence constante de Quebecor (devenu actionnaire unique en 1998), l’équipe du Ici («ses équipes» serait sans doute plus approprié, considérant les nombreux changements de personnel) a réussi ce qui était son objectif premier: produire un hebdo meilleur que Voir.

J’en ai gardé des boites pleines, et en feuilletant quelques exemplaires tout à l’heure, j’ai été impressionné par la qualité que le Ici a réussi à maintenir, semaine après semaine, contre vents et Pierre-Karl, entre 1997 et 2003.

Cette qualité, on la doit au talent des collaborateurs du journal, mais aussi à la force de caractère de ses employés, qui ont su résister aux pressions de Quebecor (depuis le début, le conglomérat a toujours rêvé de transformer son hebdomadaire culturel en quelque chose qui pourrait plaire autant au hipster du Mile-End qu’à la matante de Lachenaie. Une mission impossible, bien sûr). Des gens comme Nora BenSaâdoune, par exemple, et Yves Schaëffner, Denis Côté, Patrick Baillargeon, Esther Pilon, Michel Vézina, Michel Defoy, Olivier Lalande et plein d’autres encore. Et Pierre Thibeault, aussi, avant qu’il ne devienne rédacteur en chef.

Ici n’est plus là

Mais la nomination de Thibeault en 2003 aura marqué le début de la fin, pour le Ici. L’absence de vision de Quebecor, son incompréhension de ce que devrait être un hebdomadaire culturel et du créneau potentiel du Ici, sa gestion absurde, tout ça a alors eu le champ libre, et les résultats ont été catastrophiques.

La section société est disparue. De grosses vedettes populaires se sont mises à apparaître en une, dans un processus de Journal de Montréalisation de cet hebdo qui s’était un jour fait une fierté de mettre en une d’obscurs réalisateurs japonais ou de nouveaux bands encore peu connus. La grille graphique a été changée pour celle d’un journal communautaire abitibien. Un à un, à cause de décisions de la direction ou du contrat pourri qui leur était imposé, beaucoup des plus intéressants collaborateurs sont partis, remplacés par des jeunes avec peu d’expérience, d’une part, et des «chroniqueurs vedettes», d’autre part, qui n’auront servi qu’à décontenancer le lectorat régulier du Ici sans pour autant amener suffisamment de nouveaux lecteurs pour que le journal fasse ses frais.

Si on m’avait dit qu’un jour Sophie Durocher et Pierre Falardeau auraient une chronique dans le Ici, j’aurais éclaté de rire (à défaut d’en pleurer).

Déceptions

Entendons-nous, le résultat final de tout cela, celui que l’on peut voir pour quelques jours encore dans l’édition actuelle du Ici, n’est pas médiocre. Il est juste très moyen, très ordinaire. Pas nécessairement pire que Voir, mais pas mieux non plus, d’où l’impossibilité de survivre dans un marché déjà difficile rendu encore plus difficile par les circonstances économiques actuelles.

Tout compte fait, l’histoire du Ici, c’est donc celle d’une déception, d’une occasion ratée. Plein de belles expériences, beaucoup de plaisir et de journalisme de qualité, mais la preuve désolante de ce qui arrive, quand une publication est dirigée par des incompétents, ou par des gens qui ne peuvent ou ne veulent rien faire devant les demandes de leurs propres patrons incompétents.

Je ne pleurerai pas la mort du Ici, donc. Depuis longtemps, il était déjà mort, culturellement, journalistiquement. Mais je ne pourrai m’empêcher d’avoir un petit pincement au coeur, en plaçant un exemplaire du dernier numéro sur le dessus de ma pile de vieux numéros jaunis. Au final, on aura espéré en vain…


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire
  1. Jean-Baptiste says:

    “Au final, on aura espéré en vain”

    Très juste Nicolas Langelier mais pourquoi ne pas espérer maintenant autrement, en un journal que vous avez fondé, je veux dire: tout nous prouve la nécessité d’un webzine éclaté et différent…et qui n’est pas le fruit d’une clique du plateau comme le disait injustement Christiane Charette ce matin, moi je ne vis pas sur le Plateau et je viens de Lévis…
    À ce propos la section société pourrait renaître dans P45…une idée comme ça.
    Amitiés.
    Jean-Baptiste Hervé

  2. m says:

    très vrai, tout ça. n’empêche qu’on a quand même envie de pleurer- un peu- la mort du Ici. parce que des collègues journalistes ont perdu leurs emplois. parce que des lecteurs seront livrés à la gloutonnerie sans bornes du Voir. parce que ça augure mal. parce qu’on a beau savoir que c’est la fin d’une époque (les journaux imprimés), ça reste triste à voir.

  3. Luc Lussier says:

    Très méprisant votre commentaire…Eh !non! Le ICI n’était pas meilleur que le VOIR…et ce tout au long de ses 12 (?) ans de publication…quoi que vous en dites et quoi que la première équipe du ICI voulait en faire ( “abattre la langue de bois” ou quelque chose de même ).
    Bien sûr Québécor, bien sûr Sophie Durocher…etc. etc.
    Moi, des chroniqueurs ou collaborateurs sans expérience et sans culture j’en vois partout ( et plus souvent que des commentaires sur la “clique du plateau” sur la Toile…c’est dire…) et depuis trop longtemps…
    Luc Lussier

  4. JeanC says:

    Le journal communautaire abitibien dont vous parlez, serait-ce La Dépêche? http://www.ladepeche.qc.ca/

  5. Mylène says:

    Je pense que le Ici n’a jamais, durant ses années plus versées en musique, cinéma et autres formes d’art, tenté de vendre trop d’affaires telles que vêtements, condos, cupcakes ou gros chars. Je sais que le Voir s’autofinance avec la pub, mais il est allé rejoindre un bassin de lecteurs qui n’a rien à voir avec la génération qui l’a vu naître, ou plutôt, il n’a jamais quitté cette génération, il est devenu un promoteur de confort de luxe.
    Le Ici offrait quelque chose de frais, de jeune et de léger (dans le sens de pas besoin de présenter grand chose d’autre que les manifestations artistiques… et des escortes, mais bon.)
    Je vais m’ennuyer.

  6. @JeanC: haha, ils ont l’air d’avoir le même concepteur web, en tout cas.

  7. Au delà des divergences d’opinion et des guerres de parts de marché, la disparition d’un média est toujours un événement malheureux.

Commenter